Théâtre

R and J Tragedy, Rabeux défigure Shakespeare

19 janvier 2013 | PAR Christophe Candoni

Roméo et Juliette en ont vu d’autres mais n’avaient pas franchement besoin du traitement ingrat que leur inflige Jean-Michel Rabeux à la MC93 de Bobigny en signant une adaptation dans laquelle les amoureux de Vérone se voient symboliquement réduits à leur initiale « R and J ». Plutôt que de livrer un Shakespeare contemporain comme on pouvait l’espérer, la fausse bonne intention du metteur en scène de plonger la pièce dans une simili-tragédie antique surfaite avec nudité, flots de sang et bain de boue dérange par sa gratuité.

Toute mise en scène est un acte de (re)création. On ne regrette donc pas le choix de Jean-Michel Rabeux qui procède à une adaptation du texte de Shakespeare et assume son rôle d’interprète plus radicalement et moins hypocritement que d’autres ; on déplore plutôt l’inaccomplissement de son nouveau texte, laconique et expéditif dans la restitution des épisodes au premier degré, et sa vision inconsistante des personnages. Il y a ensuite l’état de vulnérabilité des acteurs qui dérange, agresse même. Non pas que la nudité choque encore au théâtre mais l’étroitesse de l’espace (la sombre arène, imaginée par Pierre-André Weitz pour la mise en scène d’une pièce de Copi, réemployée sur le plateau de la grande salle de la MC93) les fragilise en imposant une proximité au corps insupportablement gênante.

Le travail de Rabeux et des acteurs n’est pas sans beauté ni force parfois, l’expressivité de la chair et des corps à corps peut impressionner. Mais que d’excès,  sur affichage, de théâtralité, d’effets qui empêchent d’aller à l’essentiel. Son théâtre crû, charnel, intransigeant ne ménage pas et provoque un choc par sa violence gratuite dans la mesure où il semble contenir les fantasmes de son signataire mais n’est jamais suffisamment réflexif.

On ne peut se reconnaître dans les personnages à peine dessinés, sexuellement indifférenciés (pourquoi Roméo porte une nuisette ?) et barbouillés de peinture, de terre, de saletés. Le souhait atteint de Rabeux est celui d’enraciner Roméo et Juliette dans une quelconque mythologie qui prend sa source d’inspiration aussi bien dans la tragédie antique, que dans le drame lyrico-baroque, que dans le vieil happening routard. Cela donne un spectacle bariolé, hyper théâtral et faussement contemporain.

Tiens, on pense à Ostermeier qui, avec la complicité de son dramaturge Marius von Mayenburg, avait eu lui aussi l’excellente idée d’adapter Shakespeare en réécrivant un Hamlet resserré et pour 6 acteurs. Ce fut l’un des spectacles européens les plus puissants de ce début de siècle qui se joue encore à Berlin et dans le monde entier. Il y avait aussi une profusion de boue et de faux sang sur le plateau, les comédiens se roulaient dedans avec bonheur pour s’en trouver maculés. Sauf que la visée et le résultat de ce traitement trash n’étaient essentiellement pas les mêmes. Là où le metteur en scène allemand éclairait la pièce d’une manière tout à fait contemporaine soutenue par un propos politique empreint d’un réalisme social et une interprétation fiévreuse et enragée, Rabeux ne donne que dans le poncif archaïque et paroxystique de l’imagerie théâtrale sans rien dire sur la pièce défendue par des comédiens qu’on dirait sous acide ou antidépresseurs pour les jeunes ou ayant recours à une vaine dérision (les interventions du père et de Frère Laurent). D’un côté donc, une vraie discordance, de l’autre, une artificialité éculée qui n’en est pas même l’ersatz et laisse incrédule. Voilà pourquoi la tragédie du « R and J » de Rabeux est d’avoir fait de la sublime histoire d’amour de Roméo et Juliette le cérémonial d’un théâtre ancestral, primitif, régressif, qui n’appartient pas à l’ici et maintenant.

 

Crédit photo DR

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “R and J Tragedy, Rabeux défigure Shakespeare”

Commentaire(s)

  • Demey

    Christophe Candoni enlaidit la critique.
    La critique théâtrale en a vu d’autres mais elle n’avait franchement pas besoin du traitement inepte que lui inflige Christophe Candoni…etc etc.J’arrête ici la parodie. Sentez-vous un peu la violence que vous imposez ?
    Franchement, vous pouvez ne pas aimer un spectacle mais une certaine déontologie devrait vous inciter à être plus modéré dans vos commentaires. Le sérieux du travail de Rabeux devrait le protéger d’un tel déferlement de critiques. On ne critique pas dans le mouvement de ses sentiments. La critique n’est pas un billet d’humeur.
    Sur un terrain plus rationnel, vos arguments sont très contestables. En quoi Rabeux offre-t-il un traitement « ingrat » des personnages de Romeo et Juliette. Parce qu' »ils ne sont pas assez dessinés » ? Parce que Roméo porte une « nuisette ridicule ? » Parce que, ô suprême défaut, le spectacle serait « faussement contemporain », suivant des critères dont vous seul paraissez détenir les secrets ?
    Personnages peu dessinés : ils sont concentrés autour des mouvements de haine et de désir qui les traversent. on est bien loin des héros romantiques de la tradition, c’est sûr, mais leur dessin – et leur dessein – est précis à qui sait les voir.
    Roméo en nuisette ? Et si vous réfléchissiez un peu au travestissement si souvent utilisé par Rabeux, qui entre autre cherche à brouiller les repères traditionnels du masculin et du féminin. Ici, Juliette est rapide, elle veut Roméo, figure désirante loin des représentations traditionnelles de la femme passive et amoureuse. Roméo lui aussi plonge dans cet entre-deux où les hommes et les femmes se rejoignent si bien. Désiré par Mercutio, il essaye d’échapper à son nom, comme on essaye d’échapper à cette identité venue du passé, héritée, imposée. L’identité automatiquement hétérosexuelle en fait partie, et c’est cela aussi que Rabeux vient questionner.
    Alors contemporain Rabeux ? Qu’il aime depuis longtemps la tragédie antique dans son dépouillement et sa cruauté peut ne pas vous plaire, mais avec un soupçon de connaissance de son univers, vous lui reconnaîtriez au moins un peu de fidélité, de continuité, l’existence d’un imaginaire qui se prolonge et se métamorphose. Pour ma part, le mélange de tragédie antique, de baroque shakespearien et d’une écriture aux échos, ne vous en déplaise, contemporains, m’a conquis. Autour de moi, les jeunes scolaires venus de Seine-St-Denis, spectateurs neufs s’il en est, ont visiblement adoré. Mais peut-être n’ont ils pas su déceler que ce spectacle en réalité les trompait quant à sa contemporéanéité…

    janvier 21, 2013 at 12 h 26 min

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