Théâtre

Intégrale Büchner par Lagarde, c’est pas la révolution

Intégrale Büchner par Lagarde, c’est pas la révolution

19 janvier 2013 | PAR Christophe Candoni

Ludovic Lagarde monte l’intégralité des pièces du dramaturge allemand Georg Büchner. Son acteur fétiche, l’excellent Laurent Poitrenaux et une belle équipe de jeunes comédiens engagés jouent à la suite Woyzeck, La Mort de Danton et Léonce et Léna et donnent à entendre une œuvre fulgurante, aussi brève qu’immense, qui glorifie les aspirations révolutionnaires mais déplore les lendemains qui déchantent.

La trilogie Büchner de Ludovic Lagarde d’abord présentée à la Comédie de Reims tient l’affiche duThéâtre de laVille à Paris. On a vu plus dingue, plus inventif, plus radical, notamment les mises en scène allemandes de Woyzeck par Ostermeier ou David Bösch, mais les grandes qualités du travail de Lagarde résident dans la lisibilité totale des intrigues, la compréhension fine qui s’en dégage, et le soin apporté à la solidité de l’ensemble bien architecturé, et à peine forcé ce qui n’est pas mince à faire car l’oeuvre est assez disparate ; autant d’éléments qui donnent à voir une représentation (longue de presque 5 heures) à la fois unitaire et contrastée, mêlant les époques et les tonalités.

La scénographie unique et structurelle du spectacle est un vaste intérieur aristocratique en 16/9 qui rappelle la tendance désormais désuète propre au regietheater à enfermer toute intrigue pour la soumettre à une dissection froide. Ici, le procédé a perdu son mordant mais demeure élégant et stylisé. Le sentiment qu’inspirent ses épaisses cloisons baignées dans une obscurité glacée, comme le beau travail sophistiqué sur l’écho des voix, est celui d’une surdité au monde et à la violence humaine de la part d’une société conformiste et calfeutrée.

Il permet aussi à Lagarde d’imposer une intimité, de domestiquer Büchner qui du coup tombe aussi parfois dans le trivial et surtout dans l’anecdote. Le cruel parcourt du prolétaire Franz qui commet dans Woyzeck le crime passionnel de sa maîtresse Marie s’y prête bien encore qu’il manque à la mise en scène de la rage et de la sensualité. Elle ne fait pas défaut dans La mort de Danton pourtant hiératique. Présentée comme un drame d’alcôve qui se joue dans la moiteur des draps blancs d’un gigantesque lit, elle fait étonnamment plus écho à un marivaudage un rien cliché qu’à une vision romantique allemande de la révolution française. Léonce et Léna sont enfin le reflet contemporain d’une jeunesse dorée des quartiers chics, oisive et lasse, qui désespère. C’est étonnamment léger et joyeux tant Lagarde propose de la pièce une lecture adolescente doublée d’une satire loufoque du pouvoir berné.

Büchner est une poésie aussi sombre que les angoisses et les souffrances qu’elle décrit en développant l’exigence de contrecarrer un monde insatisfaisant et décadent, peut-être déjà mort, avec l’envie de défendre la vertu et la raison, aussi bien dans le champ politique que intime, et rechercher une possible harmonie. Révolutionnaire, elle refuse et combat l’ordre établi mais le veut faire sans heurt, de façon intègre, comme le préconise Danton qui n’accepte pas que la révolution baigne dans le sang de la terreur. Cette profondeur philosophique là est tout de même minorée par le travail de Lagarde. Cependant, souffle une bourrasque de fraîcheur torturée sur un plateau ouvert à tous les vents. L’entraînant Rock’n’roll Suicide de David Bowie clôt un spectacle assez sage mais fait échapper à la morosité.

 

Crédit Photo LA MORT DE DANTON © Pascal Gely

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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