Théâtre

Œdipe selon Wim Vandekeybus : cash et trash

Œdipe selon Wim Vandekeybus : cash et trash

31 janvier 2013 | PAR Géraldine Bretault

Récent lauréat du prix Keizer Karel, récompense artistique des Flandres, Wim Vandekeybus poursuit son chemin chaotique et… revient à ses premières amours : avant d’aborder la chorégraphie, il avait en effet commencé par étudier la psychologie. Un retour aux sources foudroyant.

Oidípous, en grec, signifie « pieds gonflés ». Et pour cause. Effrayés par les prédictions de l’oracle, le père et la mère d’Œdipe avaient tenté de s’y soustraire… en perçant les pieds du nouveau-né pour le suspendre à un arbre. Il n’en faut pas plus à Vandekeybus pour revêtir le pagne et les stigmates du héros maudit, et renverser le mythe avec toute l’énergie qu’on lui connaît.

À l’origine du mal, il y a l’oracle, le Verbe, et Œdipus / bêt noir fait la part belle au texte de Jan Decorte, déclamé en flamand surtitré, quand ce n’est pas en français ou en anglais. Il faut admirer l’aptitude au dédoublement de Vandekeybus, qui parvient d’emblée à nous plonger dans le monde obscur de l’Antiquité hanté par des peurs ancestrales, tout en exacerbant des pulsions dont la violence nous paraît si contemporaine.

Une ambition pas seulement temporelle, tant le chorégraphe semble vouloir tout dominer, maître-d’œuvre d’un Gesamtkunstwerk qui déborde jusque dans la salle et aimerait pénétrer les cerveaux de ses spectateurs – c’est bien d’ailleurs ce que lui reprochent ses détracteurs. Pourtant, son talent immense prend le dessus, et devant la multidisciplinarité affichée de sa pratique artistique, nous n’hésiterons pas à le comparer à un Tarantino, pour leur capacité commune à épouser les codes visuels et narratifs d’une époque et d’un genre pour mieux en exhumer les affres et nous parler de notre époque, dans un violent mouvement de boomerang.

Œdipe, vivant en communauté avec ses bâtards joyeux, s’enquiert donc de son passé et tente de comprendre un drame dont il sent l’ombre planer au-dessus de lui. La complexité du déroulé de la pièce suit les méandres des tergiversations d’Œdipe, l’étranger. Plus que des flash-back, ce sont des boucles spatio-temporelles qui permettent à Œdipe de remonter le fil de son histoire jusqu’à la révélation fatale. Un cheminement tortueux accompagné de près par trois musiciens en live sur la scène. Cornemuse, guitare électrique, harmonica, tout y passe, le son est hyprasaturé, strident parfois, à la mesure de la danse qu’il accompagne. Car voilà le maître mot : chez Vandekeybus, on déconstruit tout mais on danse dans un rapport viscéral au mouvement qui le rapproche davantage des orgies dionysiaques que de la danse de cour. Une danse à bout de souffle de courses-poursuites échevelées en portés totémiques chargés d’un érotisme tellurique et puissant. Tout est rapide, très rapide, d’une incroyable exigence technique, et les danseurs semblent tous portés par la confiance que leur instille le chorégraphe.

Un péplum en godillots à voir absolument, dérangeant au plus haut point – comment oublier Vandekeybus en kilt qui lutine sa mère avec force coups de reins dans un recoin sombre, ou encore les scènes épouvantables d’inceste, d’omophagie, vite balayées par le tourbillon de la danse qui repart de plus belle entre deux images figées. Si le complexe d’Œdipe formulé par Freud conceptualise le désir inconscient d’inceste chez l’enfant, il n’a plus rien d’inconscient chez Vandekeybus. Toutes tripes dehors, il joue les grands manitous dans un potlatch familial poisseux où les comptes se règlent à coups de grolles, que la mère-épouse ravagée mettra ensuite de longues minutes à organiser dans une séquence que n’aurait pas reniée Marina Abramovic.

Esprits sensibles, s’abstenir – pour les autres, une tornade d’émotions et de chocs visuels.

«Nulle époque n’est sans doute mieux faite que la nôtre pour lire, dans le bruit et la fureur, l’histoire hellénistique », Édouard Will, historien.

Visuels : © Danny Willems

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

One thought on “Œdipe selon Wim Vandekeybus : cash et trash”

Commentaire(s)

  • Benoit H.

    Gesamtkunstwerk, avec un « t ». Pour dire quelque chose qui, par ailleurs, se traduit très bien en français depuis le XIXème siècle.

    janvier 31, 2013 at 16 h 07 min

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