Marionnette
Marionnette pour noctambules avisés

Marionnette pour noctambules avisés

15 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Chaque année, le théâtre Jean Arp de Clamart organise la Nuit de la Marionnette dans le cadre du festival MARTO. Cette année, elle avait lieu le 12 mars, et réunissait professionnels et amoureux de la discipline jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Dracula (cie Plexus Polaire) © Christophe Raynaud de Lage

Une nuit entière passée dans un théâtre (et dans le conservatoire tout proche) à passer de salle en salle pour s’immerger dans un univers d’images, de marionnettes, d’histoires singulières et de tableaux étranges. Tel est le défi que relèvent plusieurs centaines de spectateurs chaque année au mois de mars.

Une nuit pour se confronter à un mélange de formes longues et courtes, venues majoritairement de France mais aussi d’au-delà des frontières.

Formes longues : la fine fleur de la création contemporaine

Année exceptionnelle, le nombre de formes longues présentées cette année a été porté de deux à trois, du fait du report de l’un des spectacles, victime de la crise sanitaire. Une sélection d’inspirations venues des quatres coins du monde – les créateurs et créatrices venant de Norvège, Russie, Chili, Argentine – qui proposait un panorama intéressant, même si nécessairement incomplet, de ce que certains des marionnettistes les plus inspirés proposent dans cet art aussi protéiforme qu’inventif.

La soirée commençait ainsi par le très baroque Dracula de la cie Plexus Polaire – Yngvild Aspelli (notre critique). Un spectacle sombre, éminemment visuel, qui joue à plein sur l’étrangeté du médium marionnette, avec des images ciselées créées par un choeur de manipulatrices qui opèrent sur un fond noir, tantôt jouant des personnages à vue, tantôt se dissimulant dans l’obscurité. 

Elle s’achevait à l’inverse sur le très tendre spectacle Sueño de la compagnie Singe Diesel – Juan Perez-Escala (notre critique). Poétique, onirique, humaniste, délicat, fait d’histoires sérielles et de personnages marginaux attachants, c’est un spectacle qui invite à la rêverie et qui est éminemment touchant.

Le point d’orgue de la soirée dans cette catégorie était sans doute Loco, de la compagnie Belova Iacobelli (notre critique). Un spectacle pour deux interprètes dans une mise en scène sobre et intelligente, une écriture au rasoir qui joue admirablement avec les possibilités symboliques de la marionnette, et une interprétation-manipulation impressionnante de maîtrise et de nuance. Un bijou de précision et de poésie.

Dans l’ensemble, on avait là trois spectacles de trois styles très différents, avec des esthétiques bien distinctes et des techniques de manipulation elles aussi assez différentes. Ils avaient tout de même en commun d’être essentiellement narratifs, avec des incursions dans des univers plutôt fantastiques. Ils permettaient en tous cas de découvrir un échantillon varié de ce que les marionnettistes ont à proposer au sein du théâtre contemporain, des images fortes qu’ils créent et des décalages vertigineux qu’ils peuvent exploiter.

Formes courtes : émotion à géométrie variable

On ne peut rendre compte des formes courtes présentées lors de la Nuit de la Marionnette une par une, car il est en tout état de cause impossible de les voir toutes. Les sujets, les styles, les formats étaient riches et contrastés : proposition abstraite de Tout rien contre narrativité de Mytho Perso, humour de Star Show contre solennité de Sauroctone, sobriété de Vida contre profusion d’images de Mulan, il y en avait pour tous les goûts.

Sans revenir sur tout le bien que l’on pense de Vida (notre critique) et de Mi Gran Obra (notre critique), qui sont de magnifiques spectacles, on signalera particulièrement deux propositions découvertes cette nuit et qui nous semblent mériter le détour.

Le Mémorieux, de et avec Marina Simonova, jeune artiste fraîchement diplômée de l’ESNAM et accueillie en compagnonnage auprès d’Yngvild Aspeli et de la compagnie Plexus Polaire, d’abord. Ce court spectacle est une adaptation de la nouvelle Funes ou la mémoire de Jorge Luis Borges, que la marionnettiste avait commencé à travailler à l’école. A l’entrée du public, l’artiste est assise en chemise de nuit blanche et chaussettes, seule au milieu du grand plateau du conservatoire de Clamart. On comprend que l’on fait irruption dans une intimité, en même temps que l’on sent une inquiétude diffuse, un mal-être qui suinte du corps tout entier de la jeune femme. Sur ses genoux se trouve un grand pot de fleur en terre cuite, d’où sort à peine une pousse verte. Elle en tirera non seulement des plantes, mais encore une tête étrange, au teint gris bleuâtre, pas précisément réaliste mais suffisamment proche d’un visage humain pour être inquiétante.

Un dialogue s’instaure entre ce personnage et la marionnettiste, et l’on comprend rapidement que le premier est une sorte de démon intérieur révélé par un accident : la femme, qui faisait autrefois partie des “oublieux”, fait maintenant partie des “mémorieux”, êtres qui peuvent se souvenir du moindre détail et de la moindre seconde de tout ce qu’ils ont jamais vécu. Cet état de fait induit de la souffrance psychique chez la jeune femme, et une sorte de dédoublement. On ne sait jamais, au juste, si le personnage auquel correspond le masque est censé réellement exister, ou s’il n’est qu’une projection au travers de laquelle cette femme peut s’adresser à son mal. La proposition est saisissante, chargée d’intensité, avec une manipulation vraiment maîtrisée : la marionnettiste use de la dissociation de façon virtuose et arrive à donner une vie très palpable à ce qui n’est, in fine, qu’une tête étrange brandie au bout de son bras. S’il fallait chercher un défaut, il serait du côté de la clarté des intentions : malgré un texte dense (trop?), on ne comprend pas suffisamment quels sont les enjeux de cette forme courte, que l’on devine extrêmement chargée mais sans réussir à bien cerner ce qui se joue pour le personnage principal.

Star Show, de et avec Alan Floc’h (cie Bakélite), se situe dans un tout autre registre, celui d’un humour plein d’inventivité, qui ne poursuit pas d’autre but que le plaisir de rire ensemble. Quand cela fonctionne, ce qui est le cas ici, on ne peut que prendre plaisir à se laisser emporter par la folie douce de la proposition. Alan Floc’h attend le public tout de blanc vêtu, bonnet en latex inclus. Il est assis derrière une sorte de table recouverte de carreaux de carrelage blanc. Le spectacle s’ouvre sur quelques séquences de l’entraînement d’un astronaute, représenté par une minuscule figurine. On comprend rapidement que le comédien manipulateur interprète lui aussi le personnage, et nous permet de suivre ses réactions aux épreuves infligées sur son propre visage – occasion de quelques grimaces assez désopilantes.

Cette entrée en matière donne les clés de toute la suite : théâtre d’objets au service de l’univers de la conquête spatiale, allers-retours entre l’échelle du personnage porté par le comédien et un point de vue dézoomé qui permet d’assister de plus loin à l’action, comique physique et de situation mêlés pour s’attaquer de concert aux zygomatiques. Cette façon mi clownesque mi cinématographique de faire le spectacle fonctionne très bien, et le public part dans de grands éclats de rire. A voir l’inventivité déployée pour concevoir mille petites manières de signifier les choses et les événements, en jouant sur les références de pop culture et en gérant parfaitement la transition entre différentes échelles, on devine le travail investi dans le spectacle. C’est une pépite d’humour qui s’offre sans aucune prétention, et qui montre son respect du public dans la minutie apportée à chaque détail. On peut éventuellement émettre un petit bémol à l’endroit du rythme, l’action étant sans cesse interrompue par des petits temps morts liés à la narration – lenteur des mouvements pour signifier l’apesanteur – ou à la technique – temps de préparation de l’effet suivant, d’une scène à une autre. Mais, au final, cela ne gêne guère, au vu des réactions d’un public enthousiaste.

Quand le monde s’invite dans les murs du théâtre

Ce n’est pas parce que l’on passe une nuit entre les murs d’un théâtre que le fracas du monde s’arrête pour autant à la porte. La soirée du 12 mars en était l’illustration éclatante.

D’une part, en ouverture de soirée, quelques étudiant.e.s de l’ESNAM (École nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville Mézières) ont pu monter sur scène pour lire un court communiqué. L’occasion d’interpeller la profession et les amateurs de marionnette relativement à la situation de leur école qui, si elle n’est pas la seule formation à cet art en France, constitue tout de même un précieux vivier de talents en même temps qu’un symbole important pour le secteur. Direction en déshérence, absence de communication, souffrance des salariés, inquiétudes des élèves, le tableau brossé n’est pas réjouissant. Une mission diligentée par le Ministère de la Culture est en cours dans la structure : on ne peut qu’espérer qu’il en sortira des perspectives d’amélioration d’une situation dont la lente dégradation ne date pas d’hier.

D’autre part, après son spectacle, Marina Simonova, de nationalité russe, a souhaité prendre la parole pour parler de la guerre en Ukraine. De façon très émouvante, elle a voulu rappeler que toute la population russe ne soutient pas les décisions de leur chef d’Etat, dans le choix duquel ils ne peuvent guère peser. Elle a également rappelé que des liens importants existent entre les populations ukrainiennes et russes, et que pour les nombreuses personnes ayant des attaches des deux côtés la situation était un insupportable déchirement. Une manière digne et sensible de montrer que le théâtre est en prise avec la réalité, et que le spectacle n’est pas un plaisir égoïste qui se conjuguerait avec le déni de la réalité. 

Le matin venu, en rentrant chez soi, épuisé mais chargé d’images puissantes et de récits généreux, on se prend à rêver avec Marina Simonova d’un monde où toutes et tous auraient la possibilité, sans en être empêché par le hasard de sa naissance dans tel ou tel pays, de jouir pleinement de ses droits humains. Dont celui d’accéder à des propositions culturelles de qualité.

photo du spectacle Dracula (cie Plexus Polaire) © Christophe Raynaud de Lage

« Loco » : les figures d’un ego malade s’emparent de la scène
1984, le chef d’œuvre de la science fiction mis en roman graphique
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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