Théâtre

« Mi gran obra », de petites images arrêtées peuvent créer de grands moments de théâtre

« Mi gran obra », de petites images arrêtées peuvent créer de grands moments de théâtre

25 juillet 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Jolie découverte du FIAMS 2019 à Saguenay, Mon grand œuvre (Mi Gran Obra) est un spectacle de jouets « pour adultes » manipulés tout-à-fait fascinant. A l’aide d’une technique fondée sur des successions d’images arrêtées, David Espinosa peint des tableaux à l’aide de minuscules figurines placées sur une table. Doux-amer, à la fois inquiétant et drôle, cette œuvre brosse un portrait sans concessions des travers humains, avec un sens aigu de l’image.

Un théâtre de jouets dans la lorgnette

De toutes petites figurines, réalistes malgré leur taille qui ne dépasse pas les deux centimètres. On imagine mal, de premier abord, comment en faire un spectacle, a fortiori pour plus de trois ou quatre spectateurs. Et pourtant.

Et pourtant, en ayant de la ressource, on peut jouer de cette difficulté pour en faire un ressort du spectacle. Là où Invisible Lands de Livsmedlet Theatre installait le public très près, en quadrifrontal, et utilisait les possibilités d’agrandissement de la vidéo, Mon grand œuvre a recours à des jumelles, gracieusement mises à disposition des spectateurs. Ce n’est pas toujours confortable, mais cela amplifie le caractère ludique de l’ensemble.

Pas de décor ici, sinon la table blanche et nue, et le manipulateur derrière ses figurines. Peu d’effets, mis à part le recours à une tablette électronique à deux reprises pour passer un petit film en images arrêtées pour laisser le temps à David Espinosa de faire certains changements de « plateau ».

Un théâtre de jouets cruellement réaliste

Comme toujours avec le théâtre d’objets utilisant des jouets – ou en tous cas des objets qui peuvent s’en approcher – l’effet de trouble est immédiat. Il repose sur la confrontation du spectateur à des associations avec l’enfance, à une dimension ludique qu’il cherche spontanément à projeter.

C’est là l’un des principaux ressorts du spectacle, qui joue assez finement de cette attente pour créer le décalage en explorant quelques thèmes sombres, en tous cas peu évidents intuitivement au premier abord.

Ainsi, les situations initialement campées sont généralement anodines, faussement inoffensives derrière leur air de familiarité : fanfare qui joue, enfants qui se promènent avec leurs parents, etc. David Espinosa prend ensuite un malin plaisir à introduire des éléments visuels qui viennent graduellement pervertir la situation de départ.

Ce glissement de l’anodin vers le sombre, le sexuel, le pulsionnel, relève d’une véritable recherche dramaturgique, basée sur la succession des images. C’est un théâtre miniature très cinématographique et très construit, où le manipulateur possède un sens du timing très fin.

(Tout petit) théâtre du monde

C’est une œuvre tout-à-fait intéressante. Mon grand œuvre, par son titre même, annonce clairement jouer, avec ironie, sur le décalage. Pour ce qui est du titre, décalage entre l’échelle des objets et la prétention grandiloquente des mots choisis. Pour le reste du spectacle, décalage entre le familier et le choquant, quand l’humour noir flirte avec un léger malaise.

C’est habilement mené, avec des images très bien construites, très immédiatement parlantes – ce qui est indispensable pour cette œuvre muette.

Il est dommage qu’il soit parfois vraiment difficile de suivre le spectacle, si on n’a pas la chance d’être au premier rang : même avec une jauge limitée, on a tôt fait de manquer un rapprochement ironique entre deux images, un replacement d’un millimètre qui est pourtant chargé d’énormément de sens. Un peu difficile de tenir la position – et l’attention – sur les 50 minutes du spectacle. Même si le dispositif est ludique, et crée une focalisation de la vision intéressante, il est un peu lassant à la longue.

Cela reste une expérimentation agréable autant qu’intrigante, tout-à-fait singulière par rapport à Invisible Lands auquel on serait tenté de le comparer – et on aurait sans doute tort, car les intentions des auteurs de ces spectacles ne sont pas du tout les mêmes.

A découvrir !

 

DISTRIBUTION
CONCEPTION, INTERPRÉTATION, DIRECTION ET MISE EN SCÈNE David Espinos
ASSISTANCE À LA DIRECTION Africa Navarro
CONCEPTION SONORE Santos Martinez

Visuel: (c) Alex Brenner

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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