Théâtre

« La vie devant soi », comme un hymne à l’amour

« La vie devant soi », comme un hymne à l’amour

11 novembre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

La vie devant soi est une adaptation théâtrale du roman de Romain Gary. Mise en scène par Simon Delattre et présentée pour la première fois au public du 6 au 10 novembre au Théâtre Jean Arp de Clamart (92), il s’agit d’une proposition dramatique qui mobilise aussi bien la musique que les marionnettes pour faire résonner ce texte bouillonnant et humaniste. Un spectacle encore jeune mais plein de promesses.
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La vie devant soi, c’est d’abord un texte extrêmement beau et fort de Romain Gary, signé sous son nom d’emprunt Emile Ajar. La trajectoire de Momo, l’adolescent d’origine arabe, fils d’une prostituée, au verbe coloré, traversé de questions et inquiet de tendresse. Sa relation avec Madame Rosa, personnage immense, prostituée juive maintenant retraitée du trottoir, qui l’a recueilli et élevé. L’histoire de l’inexorable déclin de cette figure maternelle de substitution, qui perd graduellement l’esprit. La vérité des liens d’affection de la famille choisie, qui prime sur les liens du sang.

L’adaptation s’est faite autour du choix de mettre l’accent sur le couple formé par le jeune homme et Madame Rosa, la galerie de personnages forts qui habitent le roman étant reléguée à la fonction d’accompagner ce duo dans son drame intime. C’est une approche qui convainc : la dramaturgie, claire et efficace, fait naître une belle empathie chez le spectateur, qui s’attache facilement au personnage de Momo, le môme trop philosophe pour son âge, qui tagge à fond de scène la question qui le taraude : « Peut-on vivre sans amour ? ».

Le texte, adapté par Yann Richard, garde sa puissance et son mordant, quelques-unes des tournures inimitables de Gary. En quelques répliques, chaque personnage installe sa singularité, établit son verbe propre. L’écriture de Romain Gary, parce qu’elle est forte, se prête bien à l’épreuve de la scène. Mais, en ce qu’elle est prolixe, elle tend aussi le piège de la longueur. De ce point de vue, le spectacle aura sans doute besoin d’être resserré : certaines scènes pourraient disparaître pour favoriser un rythme plus soutenu, qui mettrait en valeur l’urgence des situations.

De cela, Simon Delattre est sans doute conscient. Sa mise en scène porte la marque d’une recherche allant dans le sens de cette valorisation de la nervosité du récit. Les déplacements sont vifs, la mise en lumière révèle le moindre détail, le personnage de Momo est représenté avec une tendresse particulière mais aussi avec une rage de vivre qui peut l’emporter dans de folles diatribes ou dans une course effrénée autour du plateau. L’urgence d’aimer est bien présente.

La scénographie aide ce dynamisme. Signée par Tiphaine Monroty et Morgane Bullet, elle provoque le mouvement en installant un long escalier au centre de la scène, qui débouche sur une boîte, initialement fermée par un rideau, qui campe avec réalisme le petit appartement de Madame Rosa. Pour le reste, le plateau est nu, la cage de scène également, comme pour rappeler que la représentation se donne sous le manteau de la convention théâtrale, sans subterfuge autre que l’accord du public. De fait, c’est un parti-pris courant chez les marionnettistes contemporains que de renoncer au réalisme trompeur, comme pour mieux rétablir la magie du faire-semblant dramatique, et valoriser la poétique en jeu : Simon Delattre, de ce point de vue, trahit quelle école l’a formé à la scène.

Du coup, quelques marionnettes sont tout de même utilisées. En réalité, la majorité des personnages reste incarnée par des comédiens, même si le personnage clé de Madame Rosa est transfiguré par un costume destiné à rendre ses proportions gigantesques – encore une astuce de marionnettiste, employée très à propos, puisque le personnage, joué par Maia Le Fourn, gagne en complexité et en réalisme, en altérant le jeu corporel et en transformant son corps en signe. Peut-être la marionnette de Monsieur Hamil, le vieux musulman philosophe, n’est-elle pas essentielle au récit, mais celle du docteur Katz, le médecin juif qui prodigue ses conseils à Madame Rosa, est non seulement essentielle à la dramaturgie, mais extrêmement intrigante plastiquement, et animée avec grand talent.

La vie devant soi, en tant que proposition de spectacle vivant, ne serait pas aussi réussie sans l’évident talent des interprètes, qui jouent tous avec une justesse et une finesse qui méritent les plus grandes louanges. Maia Le Fourn, déjà évoquée, campe une Madame Rosa extraordinaire, personnage formidable et fragile, hanté par ses souvenirs de l’Holocauste et confrontée à l’avancée de la sénilité. Tigran Mekhitarian est un Momo plein de candeur et de vie, mais également plein d’esprit et d’inquiétude : c’est un beau rôle mais un rôle difficile, et l’interprète se sort très bien du jeu d’équilibriste qui lui est demandé. Nicolas Goussef joue le père de Momo, mais, surtout, est à la manipulation de toutes les marionnettes, et excelle dans l’interprétation du docteur Katz et de sa marionnette habitée.

En complément de cette distribution impeccable, le spectacle mobilise sur scène une autre présence, décalée et déconcertante, celle de Nabila Mekkid (du groupe Nina Blue). Déjà présente à jardin à l’entrée du public, la jeune femme, comédienne, mais surtout chanteuse et musicienne, habille et habite la pièce de multiples façons. Sa voix éraillée feule des chansons bluesy tandis qu’elle s’accompagne à la guitare, et cette ambiance sonore, intime et un rien sauvage, rend justice à l’un des thèmes forts de la pièce, la prostitution. De Madame Rosa à Madame Lola, prostituée transgenre anciennement champion de boxe, tou.t.e.s celle.ux qui « se défendent avec leur cul » reçoivent dans La vie devant soi un bel hommage, qui en fait des êtres de liberté, de solidarité, d’humanité. Et la musique comme le personnage de la musicienne transposent à la scène cette marque d’affection.

En somme, il s’agit d’un spectacle peut-être jeune mais très prometteur. Une fois allégé d’une ou deux scènes trop longues, et peut-être d’un ou deux personnages qui ne sont plus essentiels, il atteindra un point qui ne sera pas loin de l’excellence. La poésie visuelle répond bien à la poésie un peu folle du texte de Gary-Ajar, la tendresse et l’humanité font la nique à la pauvreté et à la mort, les symboles visuels sont forts et utilisés sans excès.

Une belle œuvre à découvrir à l’occasion d’une tournée qui s’annonce déjà belle : dès décembre à Cherbourg, elle passera ensuite par Sartrouville, Marseille ou Grasse, pour ne citer que les premières dates.

D’après La vie devant soi de Romain Gary (Emile Ajar), © Mercure de France, droits théâtre gérés par les Editions Gallimard

Mise en scène : Simon Delattre

Adaptation et assistanat à la mise en scène: Yann Richard

Interprètes : Nicolas Gousseff, Maia Le Fourn, Tigran Mekhitarian.

Musique live : Nabila Mekkid (Nina Blue)

Scénographie Tiphaine Monroty assistée de Morgane Bullet.Création lumière : Tiphaine Monroty

Création son : Tal Agam

Construction et accessoirisation du décor : Morgane Bullet, Clément Delattre, Emma Bouvier (stagiaire en scénographie)

Construction des marionnettes : Marion Belot et Anaïs Chapuis

Costumes : Férdéric Gigout

Confection du costume de Madame Rosa et du rideau : Odile Delattre

Adaptation LSF : Yoann Robert

Régie générale : Jean-Christophe Planchenault

Régie lumière : Jean-Christophe Planchenault ou Cloé libéro

Administration et production : Bérengère Chargé

Diffusion : Claire Girod

Visuels: (c) Matthieu Edet

Infos pratiques

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Arp-Jean

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