Théâtre

Murakami et Ninagawa envoûtent le Théâtre de la Colline

Murakami et Ninagawa envoûtent le Théâtre de la Colline

17 février 2019 | PAR Laetitia Larralde

Dans le cadre de Japonismes 2018, le théâtre de la Colline propose Kafka sur le rivage, une pièce riche, fascinante et émouvante.

Kafka Tamura, adolescent abandonné par sa mère tout petit, se voit obligé de fuguer de la maison paternelle de Tokyo. Arrivé à Takamatsu, il trouve refuge dans une bibliothèque, entre une directrice murée dans son deuil et son assistant sarcastique. Parallèlement, le vieux Nakatsu, simple d’esprit depuis un incident étrange dans sa jeunesse qui lui a laissé la capacité de parler avec les chats, fuit lui aussi de Tokyo en compagnie d’un chauffeur routier un peu voyou.

Adapter au théâtre un roman de Haruki Murakami n’est pas simple, et d’autant moins quand il s’agit de Kafka sur le rivage. Le roman, qui alterne un chapitre sur deux entre Kafka et Nakatsu, est un labyrinthe entre différents mondes, se développant par strates multiples cachées derrière les mots. Murakami se base sur le mythe d’Œdipe et en tire des métaphores qu’il mêle à l’inconscient et au fantastique pour en faire un grand roman d’apprentissage.

La mise en scène de Yukio Ninagawa, créée peu avant sa mort en 2016, s’empare remarquablement du roman. Il retranscrit sur scène non seulement l’histoire, mais aussi la façon d’écrire de Murakami. L’histoire est condensée sans pour autant perdre sa profondeur ou son étrangeté envoûtante. Pour retranscrire le foisonnement de l’écriture, le décor devient l’un des personnages de la pièce, tant son évolution sur scène fait penser à un ballet à la dynamique indépendante des personnages.
Voulu comme un diorama d’histoire naturelle, les différents éléments sont installés dans des vitrines mobiles de différentes tailles, pouvant contenir une personne recroquevillée, une forêt, une camionnette ou encore une chambre d’hôtel. Les vitrines bougent dans un ballet millimétré, comme une respiration créant des espaces vastes ou intimes, dans une ampleur fascinante tant par ses dimensions que par le foisonnement des éléments. Les vitrines sont manipulées par une équipe de techniciens furtifs dont les silhouettes finissent par participer elles aussi à la pièce, ombres se glissant dans les interstices entre les différents mondes.
A cette scénographie déjà recherchée viennent s’ajouter un jeu de lumières précis soulignant ou définissant l’espace, ainsi qu’une bande son aux accents cinématographiques.

Il pleut des poissons, les chats parlent, Johnny Walker assassine, des enfants s’évanouissent tous d’un coup, le Colonel Sanders prostitue des étudiantes fans d’Hegel, des soldats sont aspirés par une forêt : dans ce chaos absurde sur lequel l’homme n’a aucune prise, Kafka se tient au bord de sa vie d’adulte, errant à la recherche de ses racines et de son identité.

Entre tragédie grecque et psychanalyse, violence sordide et fantastique, la pièce avance à un rythme soutenu et nous entraîne dans un labyrinthe hypnotique au cœur d’un roman magnifique. Une expérience à ne pas manquer.

Kafka sur le rivage, d’après le roman de Haruki Murakami
Mise en scène de Yukio Ninagawa
Du 15 au 23 février 2019
Théâtre national la Colline – Paris

Visuels © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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