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[Berlinale, Ours d’or] « Synonymes » de Nadav Lapid : Le Juif errant est reparti

[Berlinale, Ours d’or] « Synonymes » de Nadav Lapid : Le Juif errant est reparti

18 février 2019 | PAR Samuel Petit

On ne sait trop par où commencer l’éloge de cet ovni cinématographique signé Nadav Lapid, et on le sait désormais lauréat de l’Ours d’or 2019, tant ses qualités sont nombreuses et les idées qu’il transportent complexes et fines. Synonymes est un grand film sur l’émigration, l’identité, plus encore sur le déracinement, et qui choquera sans doute en France et en Israël, sans doute pas pour les mêmes raisons, parce qu’il touche juste sur ces questions si essentielles à chacun et aux nations. On notera que c’est dans la ville où le film a été sacré, Berlin, que migre aujourd’hui vers l’Europe le plus grand nombre de jeunes israéliens, au point que cela devienne un enjeu politique à part entière au pays.

L’histoire de Yoav, la vingtaine, qui émigre à Paris afin de rompre avec son pays d’origine, Israël, et plus généralement avec sa vie jusqu’ici, jusqu’à renoncer à sa langue natale, est en réalité très largement autobiographique : à la suite de son service militaire et ne trouvant pas sa place en tant qu’étudiant en philosophie et aux petits jobs qu’il faisait à Tel Aviv, Nadav Lapid a vécu une crise identitaire similaire qui l’a conduit à venir s’installer à Paris au début des années 2000. Tout en reconnaissant les parallèles avec sa propre vie – y compris dans les obsessions de son personnage, que ce soit son rapport à la langue française ou encore la détermination de vivre à Paris et d’être enterré au Père-Lachaise – le réalisateur se défend de faire de l’autofiction au cinéma : il s’agissait à juste de titre de trouver quelqu’un qui tout en puisant dans son expérience lui permettait d’oublier sa propre vie au profit de la création d’un personnage autonome ; une nouvelle vie de fiction serait alors la fenêtre avec la vue la plus juste, la plus large et la plus poétique pour observer le monde.

Yoav (Tom Mercier) arrive dans un appartement immense de la rive gauche, intégralement vide, à l’exception d’une baignoire. Pendant qu’il se douche, tous ses vêtements, toutes ses affaires disparaissent et il se retrouve nu, à se morfondre de froid, tel Marat éternisé par David dans sa baignoire. Cette première scène, par son jeu, son rythme, ainsi que par la manière dont elle est filmée, est tout simplement extraordinaire et annonce le chef d’œuvre. Au matin, il est retrouvé inanimé par ses voisins du dessus, Emile et Caroline (Quentin Dolmaire et Louise Chevillote), curieux de visiter cet appartement vide. Ils le sauvent et deviennent amis, étrangement intimes. Ces jeunes bourgeois de Saint-Germain-des-Prés complètement hors-sol, incarnés avec une étrange crédibilité, contribuent avec force à créer cet univers qui ne ressemble à aucun autre, dans un Paris que l’on connait pourtant si bien.

Cette première scène s’apparentant à un étrange trip permet au personnage en quelque sorte de mourir pour mieux renaître, de se débarrasser de tout ce qui le reliait à son passé, à l’exception de son corps. Nous y reviendrons, mais avant tout le caractère littéraire du film est à souligner : outre cette figure neutre à la Camus qu’est Yoav, la langue et les mots sont au centre de l’action. Le film prend des airs d’exercice littéraire grâce à Yoav qui parle un français choisi et élaboré, mais qui sonne dans sa mélodie et sa diction comme curieusement appris, artificiel. Son jeu, visage fermé, corps ferme, tellement et si peu émotif à la fois, incarne et n’incarne pas en même temps ces mots : dans sa bouche, ces derniers deviennent réels, tangibles et musicaux. Le contraste avec Quentin Dolmaire, toujours aussi jean-pierre-léaudien dans sa justesse et son côté aérien, est absolument à tomber. Ultime paradoxe, les fameux synonymes qu’il apprend à partir d’un dictionnaire et récite lors de ses déambulations dans les rues de Paris n’en sont pas toujours, mais relèvent souvent de l’association de sons plutôt que de sens. Toutes ces contradictions semblent en fin de compte dessiner les contours d’un poème d’amour, rempli d’humour et de doutes, adressé à la virtualité de la parole dans un français d’immigrés, à Paris et ses possibles ainsi qu’à la volonté de bâtir son identité.

Le film adopte une esthétique narrative et photographique de l’ellipse : c’est-à-dire que les tons de couleurs, les cadres et styles de tenue de caméra (Shai Goldman) sont si variés d’une scène à l’autre, que ceci semble indiquer au spectateur que la logique se trouve autre part que dans le déroulement linéaire de l’intrigue. Les ellipses portent en elles une valeur symbolique : ce sont des souvenirs, déformés, amplifiés, en somme avec toutes les exagérations que le temps impose au passé. Par ailleurs, ces ellipses ont une valeur dramaturgique de premier plan : elles créent différents niveaux d’appréhension du personnage de Yoav, car on le suit dans son apprentissage fou, puis on le voit appliquer ces nouveaux acquis de manière décalée et gênante. Le regard du spectateur ne peut que sympathiser avec lui tant on le suit et pourtant être en même temps gêné par le maniement maladroit et très violent de ses codes mal assimilés pour ses interlocuteurs. Lapid réussit ainsi à nous mettre dans une position troublante en ce qu’on n’est jamais tout à fait avec lui, ni avec la société, mais bien dans un entre-deux où toutes les nouvelles réflexions et révélations sont possibles.

Synonymes offre ainsi un regard et un mode d’expression inédit sur l’identité juive, l’émigration et l’idée de nation à travers un jeu de miroirs croisés entre la France et Israël. Ainsi, pour justifier la brutalité de son déracinement et l’abandon de sa langue maternelle, Yoav évoque ses grands-parents ayant abandonné le yiddish, langue dans laquelle ils avaient souffert comme lui a souffert en hébreu, pour la langue de leur nouveau pays. À la fin de l’histoire (juive de Diaspora) formulée par le sionisme, Yoav invente et théorise malgré lui la figure de l’émigrant israélien. Celui qui veut échapper à son identité s’appuiera en fin de compte sur les mythes plus anciens de cette même identité. Et d’inventer en filigrane la figure d’un nouveau Juif errant. Celui qui se bat avec et contre son propre corps que le militarisme a forgé. Ce corps qui devient donc objet de lutte intime, tant c’est tout ce qu’il lui reste de son ancienne vie, et son signe de reconnaissance et d’acceptation auprès des autres juifs israéliens avec qui il va nouer contact à Paris. Le nouvel homme Juif de Diaspora a hérité du corps, de la force et de la fierté que lui ont conféré son éducation militaire à l’israélienne. Cette même éducation qui a provoqué le traumatisme et par conséquent l’émigration, et qui rentre en conflit avec l’apprentissage des valeurs françaises. La violence intrinsèque à l’éducation israélienne et celle liée à l’intégration de ce que sont les valeurs françaises se rencontrent et fusionnent pour donner le Yoav à l’écran.

Si cette démonstration de la violence est aussi juste, c’est qu’elle s’accompagne à chaque instant d’un amour infini et par là même douloureux pour ce qui est dénoncé. Ces sentiments complexes, confus et contradictoires envers ses chez-soi subis et choisis sont ici mieux exprimer par le cinéma de Nadav Lapid que ne le ferait jamais aucune parole politique. C’est tout cela ce qui fait de ce film un chef d’œuvre.

 

Bild: Guy-Ferrandis-SBS-Films

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Samuel Petit

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