Théâtre

Une version d’Orphée limpide et énergique à voir absolument

Une version d’Orphée limpide et énergique à voir absolument

18 février 2019 | PAR melanietlmt

La Compagnie du Premier Homme offre des débuts plus que prometteurs avec cette mise en scène imaginative et moderne du mythe d’Eurydice et de son poète à la sauce Cocteau. Vous voudrez avoir vu leur première création lorsque cette troupe aura gagné ses galons.

Attention, pépite ! Vous avez en tête la transposition théâtrale poétique du mythe d’Orphée et Eurydice, écrite par Jean Cocteau sous le titre d’Orphée au cheval ? Jouée pour la première fois au Théâtre des Arts à Paris en juin 1926, ce remake « moderne » du mythe grecque dont la version originale peut être lue dans les Métamorphoses d’Ovide n’a pas pris une ride. L’intrigue est la suivante : Orphée, fameux poète de Thrace, arrache la belle Eurydice à l’influence néfaste des Bacchantes, ces filles de mauvaise vie. Un peu plus tard, mise de côté par son amant qui lui préfère un cheval qui parle, la jeune femme se lie d’amitié avec Heurtebise, le voisin vitrier. La reine des viles Bacchantes, fâchée après la traîtresse Eurydice, lui fait parvenir une lettre empoisonnée, et voilà la Mort qui débarque dans le domicile conjugal afin d’y récupérer son dû. Aidé par Heurtebise, Orphée se rend alors aux Enfers, dont il revient avec sa petite femme… Mais la trêve entre eux est aussi courte qu’un jour d’été bien occupé ! Il sait qu’il ne doit PAS la regarder, sous aucun prétexte, mais délibérément, agacé par son amante, il lui jette un coup d’oeil fatal qui la renvoie sans sommation six pieds sous terre. Et les Bacchantes ? Elles n’ont pas dit leur dernier mot ! D’ailleurs, les voilà qui arrivent, et elles en ont après Orphée qu’elles haïssent…

La Compagnie du Premier Homme, composée de cinq messieurs (César Duminil, Jérémie Chanas, Ugo Pacitto, Yacine Benyacoub, William Lottiaux) et d’une dame (Joséphine Thoby), fait ses débuts sur la scène du Lucernaire avec cette revisitation originale d’Orphée en noir et blanc. César Duminil, le metteur en scène de la troupe et interprète d’Orphée, a choisi un écrin dont les couleurs sont absentes pour cette tragédie polysémique intemporelle. Le décor, limpide, semble avoir été extrait tel quel d’une bande-dessinée graphique, et se révèle aussi sommaire qu’intelligent : une table et ses deux chaises, pour un diner que les protagonistes ne parviennent pas à consommer (difficulté d’accomplir des gestes simples lorsque les relations de couple sont aussi dégradées), un coin de lecture/écriture pour Orphée, qui représente à merveille la puérilité de ce personnage capricieux qui guette avec une attention proche de la folie le moindre son produit par son canasson (dont la prophétie est la suivante : « Madame Eurydice Reviendra Des Enfers »), et des faux miroirs, qui feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images et de laisser des idiots les traverser. En faisant du cheval un oracle coincé dans une TV, César Duminil critique la cyberdépendance, cette addiction bien de notre temps à Internet, et notre crédulité face aux fake news qui y pullulent. Chaque personnage a son moment de gloire, et la mise en scène est un savant dosage d’émotion (ce fichu pervers narcissique d’Orphée maltraite Eurydice) et de rire (lorsque le poète regarde son amante, chose qui lui été interdite, la Mort débarque et improvise une danse avec la jeune femme, direction les Enfers pour la seconde fois).

Cette pièce est jouée avec passion et énergie par une bande de jeunes comédiens très talentueux, qui a le mérite de transposer Orphée au XXIe siècle via un décor à la fois élaboré et clairement lisible. Chacun, suivant son expérience personnelle, peut la décoder à sa façon, et c’est de cette richesse de sens que Orphée tire sa puissance, dont le propos sera toujours au goût du jour.

Orphée, au Théâtre du Lucernaire jusqu’au 24 mars 2019, du mardi au samedi à 18h30 et le dimanche à 15h

 

Visuel : ©James Alexander Coote.

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