Théâtre

Mais où est passé Jean Vilar ?

Mais où est passé Jean Vilar ?

12 octobre 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La question est ironique, elle ne trouvera pas réponse ici. Elle suinte après un constat. En cherchant la reprise parisienne de l’exposition Vilar qui s’est tenue cet été à Avignon, nous avons erré dans les couloirs du Théâtre National de Chaillot, descendu, monté autant d’escaliers que possible pour apprendre au bout du compte que l’exposition était accessible uniquement aux heures de spectacles. Comme une dérision, il était impossible de trouver le fondateur du Théâtre National Populaire dans l’ex TNP, dont l’idée, pensée par Jean Vilar était un projet politique de société : celui de fédérer la nation autour d’un spectacle accessible à tous. Nous avons remarqué, dans une longue et lancinante action que les expositions et spectacles du moment cherchaient à faire peuple autour de doctrines passéistes et révisionnistes. Focus spectaculaire et artistique.

Le retour à l’occupation

Cela commence doucement, comme une légère toux qui ne s’annonce pas encore comme une bronchite. L’exposition se passe à la Pinacothèque, au cœur de l’été. La superbe collection du strasbourgeois Jonas Netter avec ses Modigliani, ses Soutine, ses Kikoine, et même ses Cezanne est un petit bijou. Au détour d’un cartel on lit avec effroi : « Jonas Netter (NDLR juif) traversa l’occupation avec discrétion ». Plus récemment, la très sympathique monographie Django Reinhart emploie le même terme dans sa salle « Swing sous l’occupation (1940 – 1944) », et en ce moment, au Palais Tokyo, l’exposition l’Art en Guerre met en avant une section « occupation et résistance ».

Nous savons pourtant que le mot occupation est erroné parce qu’il donne de la décision active prise par La France de collaborer une image passive. Quel vent souffle-t-il dans l’esprit des créateurs ?

Cette résurgence du mot occupation ne peut pas faire fi de 67 ans d’histoire. Revenons sur le parcours de cette mémoire.

L’immédiat après-guerre voit se développer le mythe resistancialiste. Les anciens collaborateurs, tels Maurice Papon sont réintégrés à la Nation. Tous les français étaient résistants. Parmi les salauds, il y a eu les Allemands et Le Maréchal Pétain, jugé. Il est question d’occupation, le terme désignant l’ensemble de la période allant de 1940 à 1944. La part active de Vichy est gommée au profit de la cohésion nationale. Il faut attendre la présidence de Georges Pompidou qui déclare au sujet de la grâce du milicien Paul Touvier Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient, et même s’entretuaient ?

Le visage qu’il désirait couvrir s’ouvre en même temps que les thèses négationnistes se déploient. Il est temps de dire la vérité. La France occupée a collaboré. Le temps de l’obsession ainsi que l’a nommé l’historien Henry Rousso explose et cela jusqu’en 1995 où le président Chirac prononce un discours qui dans sa lecture n’est pas une rupture mais qui, dans la posture fait référence comme étant la reconnaissance par La France de son passé collaborationniste.

Il affirme, alors que la décision de déporter les femmes et les enfants dépend entièrement de René Bousquet que « Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis ». Il dit aussi : « Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle ». Les français dans un besoin d’apaisement veulent entendre des mots de réparation, mais c’est bien sous sa présidence, dans la bouche de Lionel Jospin que Vichy est intégré à la France. L’appellation « Etat français » est effacée.

Jacques Chirac fait également entrer les Justes au Panthéon. Parmi les historiens de la période une erreur lourde est commise, celle de penser qu’il s’agit là d’un retour à l’exaltation du mythe résistant, cette idée est renforcée par la décision d’honorer la mémoire de Guy Moquet, résistant, communiste par Nicolas Sarkozy. L’arrivée de François Hollande fait ici rupture venant rappeler la ligne de 1997 en disant : »Un crime commis en France par la France » lors de la dernière commémoration du Vel d’Hiv.

La boucle semblait bouclée, l’histoire assumée. Mais les déclarations de l’actuel président ont créé une polémique inattendue. Bruno Le Maire, député UMP de l ‘Eure et ancien ministre, évoque la « maladresse » de « confondre l’Etat français et la France ».

Comme un boomerang, l’art répercute la frilosité et la régression actuelle. Alors que les livres scolaires préfèrent depuis près de 20 ans le terme Collaboration, consentie, à celui d’Occupation, subie, les commissaires eux, comme un seul homme, témoins d’une nouvelle page de l’histoire de la mémoire réinstallent le terme.

« L’affaire de l’occupation » va de pair avec un sujet qui semble éloigné mais qui dans sa démarche trouve des points d’achoppement.

 

L’effusion de stéréotypes bienveillants

L’oxymore est de taille. Si l’art plastique se focalise sur Vichy, du point de vue du théâtre le retour en arrière se fait sur la question coloniale. La pièce J’habite une blessure sacrée qui se donnera à partir du 13 octobre à la Maison des Métallos raconte comme dans un clip l’histoire de la dette. La mise en scène est faite par la magnifique comédienne Mireille Perrier. Comme un hors-sujet ou une conséquence malheureuse, l’accumulation de propos hachés sur la misère, on passe de Durban à Haïti par l’Alaska, rend le zapping autant insupportable qu’ennuyeux. A tout vouloir citer, on survole à peine créant une usine de stéréotypes sur les pays pauvres. Le paysans indiens crèvent de faim, Israël et l’Amérique sont les odieux capitalistes. Loin de se reconnaître dans cette multitude, on souffre des clichés.

Dans un style comparable, Afropeennes d’Eva Doumbia venait, aux Francophonies en Limousin effacer un demi-siècle de lutte antiraciste. Les hommes noirs devenant tous des pères absents en miroir avec des mères invasives. Les discussions portent sur le racisme, la misogynie et les pertes identitaires sur un ton très léger. Pourquoi les hommes noirs n’aiment que les blanches, pourquoi les filles noires veulent un mec blanc ? Pourquoi les blanches s’enferment-elles dans le diktat de la minceur qualifié ici de « nikab » ? A vouloir dénoncer elle accuse et se trompe de cible.

Dire que l’art est le reflet du temps n’est pas une évidence. Alors que sur les plateaux de danse et de performance les esthétiques se libèrent, on l’a vu lors des travaux d’Olivier Dubois, de François Chaignaud : le nu ne choque plus, le théâtre et les expositions, eux, viennent remuer le passé dans une volonté bienveillante de compréhension. L’affaire n’est pas neuve, on se souvient avec tristesse du cours d’histoire biaisée de Warlikowski pour (A)pollonia, mais depuis plusieurs mois, elle devient la norme, telle une nouvelle tendance qui flirte avec de mauvais relents du passé.

En cherchant à fédérer on voudrait faire du Vilar, mais Vilar est introuvable. Les artistes paniquent et se réfugient aux racines des troubles. Les spectacles anti-racistes sont racistes, les spectacles anti-coloniaux véhiculent des stéréotypes. C’est la crise…

Visuels : (c) ABN

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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