Théâtre

Lorraine de Sagazan monte et déconstruit avec brio une « Maison de poupée » du XXIe siècle

Lorraine de Sagazan monte et déconstruit avec brio une « Maison de poupée » du XXIe siècle

20 septembre 2018 | PAR Claudia Lebon

Tension palpable au Monfort ce mardi soir. En adaptant la célèbre pièce d’Ibsen, Lorraine de Sagazan nous offre une création détonante qui fait résonner avec fracas la question des rapports de domination dans le couple.

Quelle audace avait eue Henrik Ibsen en 1879 pour construire cette Maison de poupée scandaleusement moderne. Inspiré par l’histoire d’une amie et éclairé par l’essai de John Stuart Mill, De l’assujettissement des femmes, le dramaturge norvégien y fait s’éveiller la conscience d’une femme au foyer soumise à son mari, qui finit par quitter homme et enfants au nom de la liberté et de l’affirmation de soi.

Mais qu’en est-il de cette liberté aujourd’hui ? Bien plus qu’un propos féministe, la création de Lorraine de Sagazan interroge les rapports de force dans le couple du XXIe siècle et la possibilité d’émancipation de la femme mais aussi de l’homme, emprisonnés par le regard toujours pesant de la société.

Une démarche volontairement métathéâtrale plante le décor : le livre d’Ibsen à la main, les comédiens commencent par une lecture machinale de la pièce. Quelle résonance ce texte peut-il bien avoir aujourd’hui ? Il convient d’actualiser les choses. Pour cela, Lorraine de Sagazan prend le très juste parti d’inverser les rôles. Nora -très belle performance de Jeanne Favre– devient une femme d’affaires brillante au sommet de sa carrière, très à l’aise dans ses jeans et baskets. Torvald -brillamment interprété par Romain Cottard– joue le rôle de l’homme au foyer, récemment licencié, chanteur raté au look de pantouflard avec son jogging et sa barbe négligée.

En ce jour de fête où les paquets cadeaux et les décorations de Noël foisonnent, le foyer apparaît heureux. Ce couple très moderne qui semble témoigner d’une belle évolution depuis l’époque d’Ibsen paraît décomplexé. Nora et Torvald se taquinent gentiment, l’une s’amusant de l’attitude dépensière de son mari et l’autre soulignant la fierté affichée de sa femme vis-à-vis de sa réussite professionnelle. Mais très vite, les taquineries se font entendre autrement, laissant entrevoir la lutte insidieuse qui se joue entre les mariés et la fragilité de cet équilibre apparent se fait de plus en plus menaçante.

Car le couple existe aussi à travers le regard de l’autre, celui de la société. Cette pression sociale asphyxiante n’est autre que nous, public. Grâce à une disposition trifrontale de la salle qui abolit toute frontière entre la scène et les spectateurs, les comédiens sont cernés. Ils ne peuvent échapper à notre regard juge. Là est tout le génie de cette mise en scène. Riant allègrement des travers de ce couple, nous moquant de leur fragilité et des complexes de chacun, nous sentons bien que nous nourrissons la tension de ce foyer, nous tenant responsables de sa dégringolade.

Un Torvald torturé et touchant nous observe, nous demande notre avis, et ne cesse de se justifier auprès de nous. La tendresse première qu’il manifestait à l’égard de sa femme laisse place à des petites piques, pointes de machisme qui lui permettent de reprendre l’ascendant. Nous voyons bien que ce rôle d’homme viril et puissant qu’il refusait de jouer au nom du « déni de la morale » le travaille au corps. Rattrapé par cette étiquette sociale, il finit par l’incarner furieusement.

Avec cette adaptation judicieusement réécrite au prisme de notre société contemporaine, Lorraine de Sagazan prolonge le combat pour la liberté de la Nora du XIXe. Ces droits acquis ne se sont-ils pas travestis en nouveaux devoirs pour les femmes ? Citant Virginie Despentes et sa King Kong Théorie, la metteuse en scène rappelle l’absurdité des exigences sociales à l’égard de la femme blanche « séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme ». Le travail de Lorraine de Sagazan s’est également nourri des gender studies qui dénaturalisent les différences entre les sexes et éclairent les enjeux de pouvoir découlant des rapports entre les genres.

Une pièce puissante portée par des acteurs remarquables. Saluons également le talent de Benjamin Tholozan qui interprète le médecin malade, homme amoureux d’un autre homme. Émouvant et hilarant, il est la voix cynique et franche de la pièce, se moquant de Torvald qui cultive si bien sa « richesse intérieure ». Lucrèce Carmignac est saisissante dans le rôle de Linde, la veuve dépressive qui se prend la gloire rayonnante de Nora en pleine face.

Le désir est tout aussi palpable que la tension qui s’exerce entre les personnages. Une grande sensualité émane ainsi de ces rapports de force, donnant lieu à une lutte non dépourvue d’érotisme.

Avec cette Maison de poupée contemporaine, Lorraine de Sagazan nous rappelle qu’il faut toujours veiller à être libre, même dans l’amour. « Tant que l’être ne sera pas libre, le couple sera voué à l’échec ».

Une maison de poupée de Lorraine de Sagazan, d’après la pièce d’Henrik Ibsen
1h40
Le Monfort
106 rue Brancion Paris 15

 Visuels © Marco Zavagno © Vincent Arbelet © JMedelli

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