Opéra
Solveig (l’attente) nous invite à un émouvant voyage intérieur et philosophique à l’Opéra de Strasbourg

Solveig (l’attente) nous invite à un émouvant voyage intérieur et philosophique à l’Opéra de Strasbourg

25 septembre 2020 | PAR Paul Fourier

L’Opéra National du Rhin entame sa saison avec Solveig (l’attente), spectacle en coproduction et aux multiples talents qui fut créé en 2019 au Festival de Bergen. Le résultat est fascinant.

Solveig (l’attente) est un spectacle que l’on peut voir de deux façons complémentaires : tel un spectacle de textes, d’images et de musique, à apprécier superficiellement en se laissant porter par ses sensations. Et l’on peut aussi fouiller dans sa genèse pour comprendre ce qui nous est offert : un matériau composite où s’enchevêtrent le Peer Gynt d’Ibsen (mais pas tant que ça), les écrits et la démarche de Knausgard très influencé par Kierkegaard, la musique d’Edvard Grieg et la conception scénique de Calixto Bieito.

En scène, une femme, vêtue de blanc, évolue dans un cube blanc, parle, chante, se filme et ses images alternent avec celles d’une petite fille, d’une femme âgée, d’oiseaux et d’un accouchement. Le chœur intervient par moments pour interpréter des psaumes. La dimension est parfois totalement triviale, parfois nimbée d’une couleur religieuse. L’ensemble brille d’une esthétique visuelle, sonore et textuelle fascinante, et si le puzzle est de prime abord incompréhensible, le résultat sensoriel se révèle être une expérience envoûtante.

Solveig, c’est cette femme qui tombe amoureuse de Peer Gynt, dans la pièce d’Ibsen, qui l’attendra fidèlement pendant son long voyage puis lui offrira la rédemption, face aux forces maléfiques qui tentent de l’absorber. Mais le spectacle Solveig (l’Attente) a pris ce nom, car si ce personnage féminin n’est pas si présent que cela dans l’œuvre d’Ibsen, il fut proposé au grand écrivain norvégien, Karl Ove Knausgard, d’écrire sur celle qui reste et non sur celui qui part.

« Ceux qui donnent, on ne les voit pas, ceux qui prennent, si ! »

L’on trouve chez cette femme l’indulgence et la patience, mais aussi le don et le pardon. Ainsi, Kausgard l’a-t-il également imaginée mère et fille, et infirmière car – écho à notre moment – explique-t-il : « ceux qui donnent, on ne les voit pas, ceux qui prennent, si ! ». Kausgard associe les facultés de clémence et de patience sans bornes à l’amour d’une mère ou d’une fille qui prend soin de sa vieille mère.
Femme ordinaire, elle supporte son attente en se réfugiant dans Kierkegaard et ses Lys des champs et les oiseaux où le philosophe invite à saisir la réalité qui est en chacun de nous. Même dans son cube, Solveig n’est pas si enfermée que ça, elle évolue simplement dans sa propre réalité, se tient « au bord du royaume de Dieu » et rejoint les fleurs qui poussent sans entraves et les oiseaux qui suivent leurs instincts. Le librettiste – écrivain Knausgard et le metteur en scène – vidéaste Bieito nous laissent à voir à la fois une histoire simple et quotidienne ainsi qu’une histoire onirique, philosophique et céleste.

À côté de ces deux acteurs-là, il y a Edvard Grieg et sa magnifique musique composée lorsque Ibsen voulut « mettre en scène » son roman et eu besoin d’une musique de scène. À vrai dire, pendant l’heure et dix minutes de spectacle, l’on n’entend que onze des morceaux de l’ensemble (« l’opus 23 ») reconstitué en 1988 par le musicologue Finn Benestad à partir des matériaux laissés par Grieg. Y sont ajoutés – car on est dans autre chose que Peer Gynt – deux des quatre psaumes opus 74, un Ave Maris Stella du compositeur pour la coloration mystique et deux mélodies pour voix et orchestre qui nous relient plus au personnage imaginé par Kausgard. Ce nouveau matériau musical apparait plus intimiste que la musique originale de Grieg et participe aux sensations – notamment mélancoliques – de l’ensemble.

Il est porté par la fantastique et très belle soprano norvégienne Mari Eriksmoen, chanteuse qui apporte une superbe douceur à la partition de Grieg, mais également actrice qui joue, par moments, la douleur des récitatifs de Kausgard. Elle retient notre regard de bout en bout et, dans l’écrin imaginé par Bieito, par sa forte présence, figure la femme centrale qui ne jouait qu’un second rôle chez Ibsen.

L’orchestre philharmonique de Strasbourg apporte, lui aussi, une forme de sérénité aux morceaux musicaux choisis et la baguette de Eivind Gullberg Jensen semble avoir totalement épousé la douceur de cette femme. Quant au chœur de l’Opéra (et au baryton Laurent Koehler), ils sont en tout point parfaits et viennent compléter cet étrange spectacle de leur talent.

Lorsque la pièce est terminée, que les applaudissements éclatent, il se passe une chose extraordinaire. Mari Eriksmoen arrache les parois latérales du cube et donne à voir les membres de l’orchestre qui étaient cachés derrière ces écrans. Alors que la scénographie date de 2019, d’avant le Covid, elle nous invite en faisant ce geste à redécouvrir la scène et les musiciens qui nous ont tant manqué depuis six mois. Et elle a tellement raison !

 

Visuel : © Thor Brodreskift/FiB

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Paul Fourier

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