Théâtre

Peer Gynt d’Ibsen mise en scène par David Bobée

Peer Gynt d’Ibsen mise en scène par David Bobée

21 mars 2018 | PAR Eriksen

David Bobée (mise en scène) et Catherine Dewitt (dramaturgie) nous proposent une extraordinaire version de Peer Gynt d’Ibsen, pièce philosophico-sarcastique crée au CDN de Normandie-Rouen en Janvier 18 et en tournée en France.

La devise de Peer Gynt pourrait être « Moi, sans concession ! »… mais c’est le dernier slogan de l’opérateur téléphonique Orange. Inutile de s’appesantir sur la pertinence phénoménale de cette pièce en ce début de XXIe siècle.

Dans un décor de fête foraine désaffectée, une femme impécunieuse élève seule un grand ado qu’elle n’arrive plus à contrôler… C’est Peer Gynt, un garçon incroyablement sûr de son moi :  c’est à peine s’il se rend compte qu’il ment et ses désirs sont la vérité. Tour à tour adolescent mythomane, séducteur sans scrupule, capitaliste à l’éthique flexible, prophète, roi dans un asile de fous d’eux-mêmes, Peer Gynt se fond dans ces personnages successifs, mais existe-t-il vraiment… au total ?

C’est un des paradoxes qu’Ibsen utilise pour concocter cette charge féroce contre l’ego – notion nouvellement démocratisée au 19e siècle – avec tout l’humour de celui qui se moque de lui-même, à la manière des carnets du sous-sol de Dostoïevski. Écrite 3 ans après la pièce Brand, Peer Gynt en est le pendant comique. Ibsen prend un malin plaisir à faire subir à Peer Gynt les humiliations les plus immondes… et Bobée s’en donne à cœur joie pour nous en faire ressentir le dégoût… Un bien joli dégoût sur le plan théâtral que ce fameux hydromel – potion à base de crachats, vomi et autres humeurs produites en direct par les acteurs… –que Peer Gynt doit boire afin d’épouser la princesse des trolls… Faut-il tout accepter pour être soi-même et rencontrer son destin … ou bien se perd-t-on à force de renoncements ?

Mais à quoi bon raisonner …. « la raison absolue a expiré hier soir à onze heures » dit Begriffenfeld (un fou) dans l’acte IV.  Ibsen enchaîne les situations absurdes que Bobée exposent avec jubilation. De grosses bêtes poilus font subir à Peer des horreurs, il se fait détrousser par une princesse marocaine, il processionne en troll sur une magnifique et énorme tête de porc métallique : tant par la force de l’image que par la compréhension qu’il nous donne du texte, Christian Bobée touche juste à chaque scène.

Peer Gynt met cependant une limite à sa capacité de tout accepter pour le destin de son moi : il refuse l’irréversible. Ainsi, il ne sera pas roi des trolls car il ne veut pas perdre la vision d’un œil. Ainsi, il trahit sans état d’âme, liens et engagements étant incompatibles avec sa liberté et la fidélité absolue à lui-même.

Radouan Leflahi, avec une souplesse de chat, une prestance de prince et un charisme de politiques, donne à Peer Gynt une légitimité à se croire un destin. Peer Gynt nous apparaît ainsi d’autant plus aveuglé, puisqu’il n’est pas idiot. La thérapie Ibsen n’en est que plus efficace sur le spectateur. Les trolls, conduits par leur roi (Jacques Bidaux excellent), sont à la fois d’espiègles lutins socratiques et la bourgeoisie aux semelles de plomb. Casting, décors, mise en scène : rien de trop.

PEER GYNT – DAVID BOBÉE • teaser from CDN de Normandie-Rouen on Vimeo.

La pièce se termine dans le décor de fête foraine où elle avait commencé. Dans la caravane défraîchie, Solveig l’amante irréversiblement fidèle a remplacé la mère. Ces deux femmes aimantes sont l’alpha et l’omega féminins entre lesquels Peer Gynt donne libre court à toute sa masculinité centrifuge.  « Rêve mon enfant, rêve » dit Solveig… Que n’avaient-elles pas mis des limites à ses rêves ?

 

Peer Gynt

texte Henrik Ibsen

traduction François Regnault

mise en scène et adaptation David Bobée

dramaturgie Catherine Dewitt

 

production CDN de Normandie-Rouen

coproduction Le Grand T de Nantes, Les Théâtres de la ville de Luxembourg, Les Gémeaux Scène Nationale de Sceaux, Châteauvallon scène nationale –

Avec le dispositif d’insertion de l’Ecole du Nord, soutenu par la Région Hauts-de-France et la DRAC Région Hauts-de-France

 

Durée 1ère partie: 3h40 + entracte 20 min.

 

– les 8 et 9 mars 2018 : Le Carré Colonne- Saint-Médard-en-Jalles

– les 20 et 21 mars 2018 : La Passerelle – Saint Brieuc

– le 19 avril 2018 : Les Scènes du Golfe – Vannes

Visuel :© Arnaud Bertereau, Agence Mona

 

Mala Junta, luttes et adolescences- Cinélatino
Terry Gilliam strikes again ! Coloré Benvenuto Cellini à Bastille
Eriksen

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *