Théâtre
L’homme est une actrice

L’homme est une actrice

07 mars 2014 | PAR Christophe Candoni

Combien d’actrices au caractère bien trempé ont endossé les grands rôles masculins du répertoire, Cécile Brune dans Fantasio, Clotilde Hesme dans Baal, Nora Krief dans le Roi Lear pour n’en citer que quelques-unes récentes, elles-mêmes précédées de véritables légendes telles Sara Bernhard qui joua en son temps pas les rôles-titres d’Hamlet et Lorenzaccio. La tradition perdure et aussi dans le sens inverse puisque quelques comédiens se font remarquer en jouant sans complexe des rôles de femmes.


w_100718_rdl_2217Parce que les planches d’un théâtre sont le lieu de la métamorphose par excellence, qu’un personnage n’est qu’une coquille vide qui ne trouve sa consistance qu’une fois investi du corps, des traits, de la voix d’un acteur, le travestissement a toujours été un ressort dramatique merveilleux, capable de susciter autant le rire, que la mélancolie, que la subversion.
Par nécessité ou fantaisie, les hommes ont joué et jouent les filles et les filles les garçons.
Depuis la Grèce antique et jusqu’au XVIIe siècle, l’acteur mâle occupe lui-seul le plateau dans la mesure où la femme en est écartée. L’homme viril est donc Clytemnestre ou Médée tandis que le jeune ingénu interprète davantage les shakespeariennes Juliette et Ophélie.
Le répertoire classique (lyrique ou dramatique) recèle de ce genre de jeux de travestissement particulièrement efficace dans les intrigues.
Helmut BergerAu cours du XXe siècle, l’homme travesti devient un geste politique et subversif : les cabarets à Berlin sont des lieux à la fois refuge et exutoire qui fourmillent dans la capitale allemande en passe de devenir un point central pour la visibilité homosexuelle dans les années qui précédèrent la montée du nazisme. Helmut Berger grimé en Marlène dans Les Damnés de Visconti dansant et chantant sur le célèbre « Ein Mann, ein richtiger Mann » peut donner une idée du style de numéros réalisés à l’époque.

L’explosion des artistes dada puis de la pop culture underground dans les années 60 en dehors de l’Europe aura également permis un affranchissement moral conséquent et de libérer toute une fantasmagorie autour du changement de sexe et de la bipolarité.

Cette tradition à la fois transgressive et jubilatoire trouve sa continuité aujourd’hui dans les interprétations génialissimes de Pierre Maillet par exemple, qu’il soit le trans trash et névrosé dans La Tour de la défense de Copi ou bien travesti pour incarner le photographe esthète Pierre Molivier les jambes gainées de soie noire monté sur de vertigineux Stilettos.
C’est aussi bien-sûr le pain béni de Michel Fau qui aime tant se fagoter dans des robes d’un kitsch improbable pour singer les grandes cantatrices d’opéra ou bien une certaine chanteuse, femme de président à l’occasion de récitals flamboyants et décadents.
Jouant de sa féminité naturelle, Guillaume Gallienne s’apprête à porter jupon et corset de Lucrèce Borgia dans une mise en scène de Denis Podalydès en fin de saison à la Comédie-Française. Lui qui joue avec succès sa mère au théâtre comme au cinéma, déclare ne cesser d’être inspiré par les femmes, par leur « autorité sans brutalité, un charme qui pouvait passer par le geste, le souffle, autre chose que la beauté plastique. Et je n’ai plus cessé de les observer, de m’inspirer d’elles ».
Si chez lui, la femme est une reine magnétique et délicate ; chez Fau, elle apparaît comme une vamp, un monstre, une créature jusqu’à la caricature.
Chez le jeune acteur Nicolas Maury dont le côté féminin est également exalté, la femme serait davantage une péronnelle hystérique et maniérée. C’est ainsi qu’il a interprété récemment Léonide du Triomphe de l’amour mais habillé en garçon. Il faut dire que la princesse chez Marivaux se déguise en homme afin d’approcher le jeune Agis dont elle est tombée amoureuse. L’acteur jouait donc un rôle normalement tenu par une femme qui joue une femme qui se déguise en homme pour se déclarer femme pour séduire un homme. Ainsi, le travestissement maximalise la confusion sexuelle propre à susciter trouble et fantasme.

PY3-136x300Bientôt le festival d’Avignon s’ouvrira sous la houlette d’Olivier Py, Miss Knife en personne. Lui, qui assume l’acte de travestissement comme un acte culturel avait clos sa carrière de directeur de l’Odéon dans le fourreau noir et avec la perruque blonde qu’il porte si bien.

Visuel Baal © Christophe Raynaud de Lage

Visuel Helmut Berger © Arte

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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