Théâtre
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Les Vagues, ou comment saisir le flux du temps au Théâtre de la Colline

17 septembre 2011 | PAR La Rédaction

« On est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide » (G. Deleuze/F. Guattari)

Marie-Christine Soma met en scène au Théâtre de la Colline, jusqu’au 15 octobre, ce qui est probablement le roman le plus expérimental de Virginia Woolf, « Les Vagues », publié en 1931.

Un « poème-jeu », comme son auteur le définissait plutôt, où six figures se côtoient le long de leur existence, de l’enfance à la vieillesse, sans jamais se parler vraiment de façon directe, alternant leurs soliloques intérieurs jusqu’à constituer un énorme, unique et continu flux de conscience dont le temps est le sujet. Les six protagonistes ne sont pas du tout destinés à être des « personnages » séparés, mais plutôt des facettes de conscience illuminant le sens de la continuité

Sur scène Bernard, Susan, Rhoda, Neville, Jinny, et Louis, chacun avec sa personnalité, ses doutes et ses angoisses, parlent également d’un septième personnage, Perceval, qui ne s’exprimera jamais mais qu’on connaîtra grâce aux mots des autres.

Le quotidien des vies des six personnages reste en arrière plan, car Virginia Wolf se concentre plutôt sur l’analyse des sensations et de l’affectivité. Chaque instant peut faire vaciller leur « solidité » ontologique, et révéler leur nature d’âmes dispersées dans un carnaval de musique, de parfums, d’images et de réflexions. L’unicité des identités se perd dans les multiples événements, accidents, apparences qui se modifient et nous modifient d’un instant à l’autre… « L’instant ne prépare pas à l’instant qui suit », dit Susan.
Troublée par le caractère transitoire de la vie humaine, Virginia Woolf s’insère dans le courant littéraire de Joyce, Pirandello, Proust…
L’écriture est sublime, les limites entre prose et poésie deviennent difficilement percevables.

Marie-Christine Soma décide de construire la mise en scène autour du temps, le temps qui fond toute conscience et qui devient héros et substance du roman. Pour souligner cet aspect de la pièce, chaque personnage est incarné par deux comédiens, de générations différentes. Il s’agit d’un expédient original du point de vue conceptuel et scénique, qui permet à la fois de donner un relatif dynamisme à un jeu plutôt statique, et d’observer de près l’alourdissement des réflexions, des états d’âme, le passage et les signes que l’expérience laisse sur nos identités fragiles.

La scénographie est simple, essentielle : un écran vidéo posé en arrière plan, de biais, projette du début à la fin des images d’éléments naturels en mouvement perpétuel, incessant, comme si notre conscience humaine avait la substance et la solidité de l’herbe qui se plie, des nuages transpercés par le vent.
La musique qui accompagne certains moments du spectacle a à peu près le même caractère déconnecté de la réalité, avec des airs plutôt en sourdine mais monotones, presque obsédants.
Une toile divise le plateau en deux. Derrière cette toile les doublons plus âgés des personnages apparaissent et parlent de façon sporadique dans la première partie du spectacle, comme pour préfigurer le développement de leurs consciences. Dans la deuxième partie ils prennent en revanche la place principale devant la toile, pour laisser leurs alter ego en retrait, trace de la jeunesse passée et marque d’une certaine « immuabilité » des esprits, qui seraient dessinés et formés dès la naissance.

Malgré une écriture fascinante, des acteurs talentueux et une mise en scène mûre, « Les Vagues » restent un chef d’oeuvre qui ne se prête cependant qu’avec quelques réserves à une représentation sur scène. Les trois heures de la pièce demandent un effort constant pour saisir la profondeur des soliloques, vue l’impossibilité de pouvoir relire certains passages. Connaître le texte, l’auteur et être préparés au type de spectacle auquel on assistera permettra d’éviter de ne profiter que partiellement d’un texte si dense, ardent et pénétrant (la version anglaise originale fut traduite en français par Marguerite Yourcenar).

Sara Anedda

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La Rédaction

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