Théâtre
L’Enfant, drame rural, les monstres ordinaires à la Tempête

L’Enfant, drame rural, les monstres ordinaires à la Tempête

24 octobre 2012 | PAR Avela Guilloux

En 2009, Carole Thibaut a passé 3 mois de résidence dans un village médiéval en Isère. Elle y a collecté des paroles de femmes, recueilli des récits de vie. De cette aventure est né L’Enfant, oeuvre de fiction, fable théâtrale, qui prend sa source dans le réel.

Un matin, sur son palier, l’Idiote du village trouve un nouveau-né. Animale, aimante, elle le serre passionnément sur son cœur. Elle sait y faire avec les petits. Et si c’était celui que la DDASS lui a pris, il y a vingt ans ? Peu importe, elle n’aura pas le droit de garder celui-là non plus.
L’enfant passe de maison en maison. Il est bien beau ce nouveau-né, et si sage…la preuve il ne pleure jamais ! Mais rien n’y fait : chacun a de sérieuses raisons de ne pas le garder. Il gêne dans la maison du maire, la soeur de celui-ci ne supporte pas les enfants, et même chez le maçon, où il pourrait prendre la place de l’enfant qu’on a perdu, on en veut pas. Partout, le bébé agit comme un révélateur, réveillant les histoires enfouies, et les secrets trop bien gardés.  Jusqu’à la fin de cette ronde : Marie le remet à la seule personne qui a su l’aimer : l’Idiote. Mais les honnêtes gens, ceux-là même qui ne veulent pas de cet enfant, ne sont pas d’accord là non plus.  La morale et les non-dits règnent en maîtres, et conduiront au drame, puis à l’anéantissement du village.

 

Curieux mélange que cette pièce : on y trouve le sens de l’observation d’un Maupassant ou d’un Balzac, des accents d’épisode biblique, et elle tire parfois vers le conte. Le personnage de cet enfant, être qui ne crie pas, à des allures d’ange ou de fantôme, on ne sait pas trop. Le récit, profondément ancré dans la réalité, ne se débarrasse pourtant pas de ses allures d’allégorie. Mais ça marche. L’écriture de Carole Thibaut a ceci d’intelligent qu’elle est résolument contemporaine, ancrée dans le réel. L’auteure ne l’enferme jamais , ne la cloisonne pas, n’en fait pas un obscur objet littéraire hermétique et sait y faire naître de véritables moments de poésie. C’est beau, c’est prenant, et on ne décroche pas pendant 2 heures. Même les collégiens surexcités croisés à l’entrée de la salle, qui nous ont fait un peu peur, était médusés. Il faut dire que le texte est porté par une équipe formidable. On citera Fanny Santer, troublante dans le rôle de l’Idiote, avec sa gestuelle et son phrasé saccadés, ses allures d’animal traqué, son amour dévorant pour son petit, sa tendresse et son désespoir. On est également saisis  par la présence lumineuse de Marion Barché, dans le rôle de Marie, jeune femme de ménage pas si naïve que ça, qui, trahie et abandonnée, quittera le village juste à temps. A la sortie, on se surprend à penser à elle : qu’est devenu ce personnage ? A-t-elle réussi ? A-t-elle trouvé ailleurs la douceur et de quoi se réaliser ? Car Marie incarne ceux qui choisissent de ne pas se laisser enterrer, ceux qui ont le courage de partir, de s’arracher à leurs racines, malgré la douleur, malgré l’inconfort, malgré la peur. Une grande petite dame, incarnée avec beaucoup de subtilité par la jeune comédienne.

La mise en scène est également très belle, oscillant entre éléments hyper réalistes ( table en formica pour la cuisine du jeune couple, fauteuil en tapisserie pour la mère acariâtre du maire ) et images oniriques  : on aime beaucoup l’usage fantomatique de la vidéo, et les livres déchiquetés qui habillés de lumière, deviennent feuilles mortes. Cependant, à la fin, quand le plateau est vide et qu’il ne reste que les vestiges de la représentation,  terre et feuilles déchirées, sans les rideaux de résille et les multiples accessoires, on se surprend à penser, que peut-être, tout cet attirail de décor n’était pas nécessaire. On a envie de dire à Carole Thibaut que son texte est suffisamment fort et beau , ses acteurs suffisamment généreux, et la création technique assurée par le Collectif In Vivo suffisamment pertinente et magnifique pour s’en passer.

L’Enfant est un spectacle qui fait naître une grande dame de théâtre.

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Avela Guilloux

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