Marionnette
L’Eloge des araignées, les fils dont se tissent les amitiés

L’Eloge des araignées, les fils dont se tissent les amitiés

22 mai 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

L’Eloge des araignées est le dernier spectacle de la Cie Rodéo Théâtre – Simon Delattre.  Une pièce délicate destinée à tous les membres de la famille, découvert grâce à la Biennale internationale des arts de la marionnette.

Eloge des araignées – Rodéo Théâtre (c) Mathieu Edet

L’araignée de Louise Bourgeois

Autour du personnage de Louise Bourgeois dans ses dernières années, l’auteur Mike Kenny a tissé un drame qui est avant tout une rencontre transgénérationnelle, celle d’une vieille artiste d’un autre siècle avec une petite fille de maintenant. La marionnette introduit distance et poésie, en même temps qu’elle est une jolie métaphore de la perte d’autonomie.

Se rencontrer, par-delà le fossé des générations

Toute la tension, dans L’Eloge des araignées, se construit autour de la rencontre de deux personnages, qui vont se découvrir et échanger progressivement leurs souvenirs. D’une part, Louise Bourgeois, très âgée, assistée, qui vit dans sa maison avec ses aides, au milieu d’un fatras créatif dont elle ne tire plus grand-chose. D’autre part, Julie, petite fille rebelle et attristée par le départ de sa mère.

Evidemment, après des débuts un peu compliqués, les deux personnages vont se trouver, jointes par leur aspiration à plus de liberté, et par une complicité qui, loin d’être forcée, s’instaure graduellement. On pourrait craindre la mièvrerie, mais l’écriture comme le traitement sont délicats, et l’histoire est poignante, émaillée de quelques facéties. Ce n’est pas un grand récit épique, mais une fable de l’intime qui réussit à trouver de la poésie dans l’ordinaire.

Une réflexion sur la fin de vie de l’artiste

Ce petit drame interpersonnel – outre ce qu’il a d’universel puisque nous avons tous des grands-parents, et que c’est notre lot commun que de vieillir – est réveillé par le choix de faire de Louise Bourgeois l’une des deux protagonistes de la pièce. Il y a, de ce fait, en filigrane, une réflexion sur ce que devient la création en vieillissant, la transmission – Louise tente de susciter le geste créatif chez Julie – et la trace laissée – cocasse scène de Louise Bourgeois visitant une salle de musée où sont exposées ses propres œuvres.

Au-delà de cette réflexion sur l’artiste, on voit clairement affleurer le thème de la dépendance. Louise est comme prisonnière chez elle, aux milieu de ses aides, si bien intentionnés soient-ils. C’est d’ailleurs une “fugue” qu’elle entreprend avec Julie, dont la dépendance aux adultes n’est pas moindre. Ce que semble nous dire la pièce, c’est qu’il importe de trouver sa mesure de liberté dans ce genre de situations, et qu’il incombe aux aidants un devoir d’empathie et de délicatesse pour ne pas blesser les êtres dont ils ont la charge.

La marionnette vectrice de métaphore poétique

D’emblée, la marionnette est posée comme ressort de cette relation de dépendance: les deux seuls personnages incarnés en marionnette sont les deux protagonistes, qui vivent toutes deux une situation de dépendance, l’une parce qu’elle est une vieille femme, l’autre parce qu’elle est une petite fille. Sans le soutien de leurs marionnettistes, elles ne sont que des objets inertes. La première scène montre ainsi Louise congédiant ses aides-marionnettistes, jusqu’à se retrouver presque abandonnée au sol, vidée de toute vie et de toute présence. La facture de la marionnette – par ailleurs très belle – aide à renforcer le message: il s’agit d’un masque et d’une chemise vide, qui ne peuvent figurer un être humain que si au moins une personne les soutient et leur donne corps.

Par ailleurs, la marionnette est l’occasion de poétiser ce qui pourrait sinon être un récit biographique un peu plat. On vient de citer le jeu de confusion sur les aides-marionnettistes, avec une forte dissociation des manipulateurs et des marionnettes. Il y a aussi les araignées, marionnettes à fils blanches d’apparence bien innocente, qui interviennent ponctuellement, comme des fantômes de l’œuvre de Louise venus la hanter – à moins qu’il ne faille y voir la métaphore des souvenirs qu’elle confie à Julie, sa mère étant décrite comme une “araignée”.

Une mise au plateau réussie

Globalement, l’incarnation des personnages est convaincante. Simon Delattre fait le choix de ne pas donner d’interprète attitré aux marionnettes, qui circulent entre les trois comédiens, deux femmes et un homme. Le travail de manipulation est très satisfaisant, d’autant plus que tous les interprètes ne sont pas des marionnettistes aguerris. En outre, et peut-être surtout, le jeu en lui-même est globalement assez juste, avec des intentions lisibles et des personnages clairs.

La scénographie, l’habillage sonore et lumière, sont très simples, avec une sobriété bienvenue qui laisse toute l’attention sur les personnages. C’est bienvenu, car ce qui se joue est ténu, de l’ordre de l’intime, et demande une attention soutenue aux dialogues et aux relations des personnages. On est particulièrement admiratif, il faut tout de même le dire, de la scénographie évolutive en lattes de bois, qui dessine comme une toile d’araignée, en même temps que quelques panneaux mobiles figurent très efficacement les différents espaces, entre les intérieurs et l’extérieur. Les jeux d’ombre au-travers des jours des panneaux sont particulièrement réussis, et contribuent à l’atmosphère un peu irréelle qui nimbe tout le spectacle.

En résumé, c’est un spectacle plein d’humanité et de délicatesse, comme Simon Delattre sait en proposer. En l’état actuel des choses, il lui faut peut-être encore trouver un peu d’énergie, pour que le dialogue ne s’épuise pas lui-même, mais il ne fait aucun doute que cela se trouvera en vieillissant. Les mérites dramaturgiques et plastiques de la proposition sont évidents. On y emmènera sans hésitation les enfants (à partir de 8 ans), mais on ne craindra pas que les autres générations s’y ennuient !

Écriture Mike Kenny
Traductrice Séverine Magois
Mise en scène Simon Delattre
Dramaturgie, assistanat à la mise en scène Yann Richard
Scénographie Tiphaine Monroty assistée de Morgane Bullet
Construction scénographie Marc Vavasseur
Création marionnettes Anaïs Chapuis
Création lumière Jean-Christophe Planchenault
Jeu Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers
Régie générale Jean-Christophe Planchenault
Régie Morgane Bullet
Production et administration Bérengère Chargé
Diffusion Claire Girod
Photos ©Mathieu Edet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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