Opéra
Un « Soulier de satin » épuré et lancinant par Marc-André Dabalvie et Stanislas Nordey à l’Opéra de Paris

Un « Soulier de satin » épuré et lancinant par Marc-André Dabalvie et Stanislas Nordey à l’Opéra de Paris

22 mai 2021 | PAR Yaël Hirsch

Ce vendredi 21 mai, la création était au rendez-vous de la réouverture à l’Opéra de Paris. Au Palais Garnier, ce n’est rien de moins qu’un opéra tiré de la « pièce-monde » de Paul Claudel Le soulier de satin que le compositeur Marc-André Dabalvie et le metteur en scène Stanislas Nordey proposaient. Une oeuvre fidèle à Claudel, qui étire les amours de Dona Prouhèze et Don Rodrigue sur 6 heures de flottement passionnel. 

Après Balzac (Trompe-la-mort de Luca Francesconi) et Racine (Bérénice de Michael Jarrell), c’est Claudel qui fait l’objet d’une commande de l’Opéra de Paris pour une création musicale. Et pas n’importe quelle pièce puisqu’il s’agit du mythique Soulier de satin écrit sur plus de 5 ans par l’écrivain-diplomate, et qui narre sur plus de 20 ans les amours contrariés et christiquement sublimés sur 4 continents de Dona Prouhèze et Don Rodrigue. Publiée en 1929, la pièce n’a jamais été mise en scène avant Jean-Louis Barrault en 1943, et les tentatives pour mettre en lumière cette « pièce-monde » marquent fortement les esprits (Vitez, Py…). À ces ingrédients, ajoutez la langue de Claudel, « cette langue difficile à mettre en musique, notamment parce qu’il s’agit déjà de musique« , comme le note Marc-André Dabalvie, et vous avez une idée du niveau d’exigence de cette entreprise…

Claudel à la lettre 

Sur la longueur et le respect de l’auteur, l’exigence est tenue avec une véritable fresque-monde, qu’introduisent des comédiens un peu bonimenteurs, où le parler-chanter est très présent, si bien que presque rien ne semble sacrifié de la pièce, malgré la simplification de certains arias qui s’envolent tout de même. L’approche claudélienne de la planète comme grand champ colonial, si difficilement audible aujourd’hui, même transposée à l’Espagne du XVIe siècle, est également conservée : à travers le personnage du chinois (Yuming Hey qu’on force même à chanter pour notre plus grand plaisir) et la noire Jobarbara (Mélody Pini).

Alors que l’on suit la rencontre des héros, Dona Pouzhès (voix éclatante de Eve-Maud Hubeaux) est déjà mariée au vieux Don Pélage (Yann Beuron, charismatique et excellent dans le passage du jeu au chant), son honneur veut qu’elle ne cède pas au jeune et fougueux Don Rodrigue (Luca Pisaroni), puis c’est bientôt plus que l’honneur, c’est l’idée d’être sa croix et sauver son âme en lui faisant connaître le désir et la renonciation qui pousse l’héroïne à le fuir et à accepter d’épouser Don Camille (Jean-Sébastien Bou) dont elle a une fille à Mogador… Dix années plus tard, tout est encore possible, mais il faut renoncer … Il serait tentant d’aller vers le wagnérien pour faire écho à la ferveur  religieuse de Claudel, l’écueil est évité à chaque instant. Si citation musicale il y a, c’est plus en lien avec le siècle d’or espagnol (la pavane de Luys Milan) qu’avec les épopées mystiques des XIXe et XXe siècle. Et l’épiphanie a d’ailleurs lieu sur un texte récité : la plus grande parabole d’amour, c’est la voix-off et enregistrée de Fanny Ardant qui la lit, éclairée par un grand rayon de lune, les deux corps des non-amants allongés dans l’ombre… Les moments musicaux les plus puissants sont presque toujours des duos où les personnages continuent à parler et à s’expliquer. Une seule fois un petit trio, et, une autre fois, un petit chœur venu en soutien de Dona Musique (Vannina Santoni), semblent aller vers plus de relief… Mais sinon, la sobriété et le texte sont au premier plan.

Fluidité et sobriété

Du côté de la mise en scène, Stanislas Nordey a conservé l’esprit des tréteaux en utilisant notamment le dos de grandes toiles qui morcellent des oeuvres clés de la Renaissance. Les costumes sont espagnols voir hispanisants, mais c’est la seule fioriture pour le reste : murs sombres texturés, magnifiques jeux de lumière de Philippe Berthomé et déplacement le plus fluide possible des toiles pour laisser la scène la plus libre possible. Ce choix est cohérent et le  résultat est fluide, même si c’est renoncer à la fois au rythme que Nordey sait habituellement donner et aussi au sens que sa mise en scène pourrait suggérer ou ajouter. 

Sous le soleil du passé

Face à ce Soulier de Satin, grand bain-monde aux voix magnifiques et aux lignes épurées, où tout Claudel résonne, les puristes ne seront pas choqués. Les nouveaux venus et ceux et celles qui attendaient beaucoup d’une nouvelle création à l’Opéra de Paris après plus d’un an et demi d’immobilité quasi-totale seront peut-être déçus par la langueur et la statique de cette oeuvre cohérente, entièrement tournée vers le texte de Claudel et volontairement peu généreuse d’interprétations et reflets qui nous y feraient réfléchir aujourd’hui. 

A noter : L’oeuvre sera diffusée le 13 juin à partir de 14h30 pour 48H sur l’Opéra chez soi et Medici.tv en accès libre, puis en accès réservé aux abonnés. Elle sera diffusée le 19 juin sur France Musique à 20 h. 

visuel : (c) Elisa Haberer /OnP

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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