Opéra

Bérénice montée à Garnier et descendue dans la tombe

Bérénice montée à Garnier et descendue dans la tombe

02 octobre 2018 | PAR La Rédaction

Réinterpréter des textes classiques pour en faire des créations contemporaines est un choix audacieux de l’OnP. Confier la création de cette rentrée à Michael Jarell et sa mise en scène à Claus Guth annonce la couleur. Choisir le chef d’œuvre de Racine, Bérénice, relève de la prouesse. Si la musique et son interprétation intéressent, l’adaptation pêche par un excès d’effets de manche qui trahissent l’œuvre.

Par Pascal Gauzes

Partir, rester, partir, rester et finalement partir, tel est le résumé qui est souvent fait des cinq actes de la tragédie de Racine de 1670. Bérénice, reine de Palestine, est aimée de Titus, fils endeuillé de Vespasien et donc destiné à régner sur l’empire. Antiochus, roi de Comagène, fidèle ami de Titus, aime Bérénice et ne peut se résoudre à cette union et décide de quitter Rome, après avoir révélé son amour à celle-ci. Les assemblées romaines, voyant l’union de Titus à cette reine d’Orient de manière défavorable, le poussent à embrasser pleinement sa fonction et refuser cette union. La pièce se centre de manière très épurée sur ce trigone amoureux, qui se termine par une répudiation de Bérénice qui quitte Rome – et par contraste avec un drame racinien, tel Didon et Enée – ne choisit pas la mort. Bien que ce choix du départ et non de la mort soit le pilier de la préface de Racine, Guth choisit, en mettant en œuvre tous les ressorts scéniques actuels, de représenter la mort de Bérénice, trahissant ainsi le propos du texte du XVIIème siècle, sous couvert d’adaptation à notre époque.

Force est de constater que certains garde fous ont été posés pour assurer le spectacle. La musique est efficace. Sans être révolutionnaire, elle oscille entre profondeur de basses abyssales et d’impressionnants suraigus. Ce spin quasi quantique est renforcé par des adjonctions ponctuelles de musiques électroniques qui ancrent résolument dans le contemporain. Souvent à la limite du glauque, mimant parfois les gimmicks de films d’horreur, la musique, régulièrement seule maître à bord, sert la dimension dramatique de l’œuvre. Dirigé par un Philippe Jordan très sobre, l’orchestre pourrait parfois, par sa puissance, voler la vedette à des chanteurs triés sur le volet – Bo Skovhus (Titus), Ivan Ludlow (Antiochus), Alastair Miles (Paulin), Julien Behr (Arsace) et Rina Schenfeld (Phénice) – qui emportent eux aussi le texte à des sommets et à des profondeurs qui subjuguent. Barbara Hannigan (Bérénice), même si elle est malmenée par une douteuse mise en scène (cf. Infra) livre une incroyable performance vocale sur un texte pourtant compliqué.

En effet, mettre en musique un texte dont la puissance tient en premier lieu dans son rythme et son phrasé est sans aucun doute une gageure, mais quitte à faire des coupes et des sutures, autant y aller franchement et prendre une vraie liberté, et ne pas opérer à l’aveugle, pour un résultat qui n’a de chirurgical que la finesse de fameuses frappes éponymes. Michael Jarrell avec ses partis pris, nous contraint, pendant 90 minutes, à panser les plaies laissées béantes et maltraitées par sa déconstruction et son ré-assemblage erratiques. Le passage en mode récitatif de certains vers, semble vouloir rappeler, comme pour s’excuser de leur avoir fait subir un violent lifting, que la pièce de Racine est en alexandrins (1506 originellement ce qui n’est plus le cas). On restera dans la stupeur du chuchotement de quelques vers dans une version opératique de la scène iconique du Shining de Kubrick.

Certes le décor en trois parties, permettant de synchroniser la présence des personnages, donne un coup de fouet à l’unité de temps et de lieu, mais à vouloir trop en faire, Claus Guth tombe dans l’absurde. Pour accompagner ces anacoluthes musicales, le metteur en scène incorpore de douteuses scènes dansées, frisant parfois la crise d’épilepsie : on souffre, mais pas au sens dramaturgique du terme, pour la pauvre Bérénice semblant convulser en gainant ses abdos sur une chaise posée au milieu de la scène pendant de trop longues minutes. Enfin, telle une figure imposée contemporaine, on n’échappe pas l’incontournable, et en l’occurrence insipide, esthétisation du décor par la vidéo. En effet, les images partiellement animées, tantôt de personnages se noyant dans leurs doutes, tantôt de foule en colère, relèvent plus de la mise en veille involontaire de l’ordinateur du chef opérateur qu’à un propos si ce n’est engagé, a minima construit.

Censée mettre en parallèle l’histoire de l’empereur romain, de Louis XIV, et de Mitterrand ( !) dans le but de dénoncer la suprématie monarchique et rappeler l’importance du soulèvement populaire, la mise en scène pêche par son acharnement à vouloir trop en dire. Alors que Racine souhaitait avec Bérénice « faire quelque chose à partir de rien », Claus Guth fait peu avec beaucoup trop. Le seul espoir résidait dans le fait d’être préservé de tout rapprochement entre l’origine de Bérénice (reine de Palestine) et des sous-entendus géopolitiques actuels. Encore raté ! Jarrell et Guth accordent alors leurs violons pour arriver au paroxysme de l’absurde en traduisant pour partie le rôle (à moitié parlé) de Phénice avec des images du mur des lamentations en toile de fond.

Bref, des choix qui font de cette production un exercice de style de création contemporaine, et dont on peut saluer le fait qu’elle abreuvera la querelle entre les Anciens et les Modernes. Il reste cependant légitime de se demander s’il est forcément nécessaire de faire table rase du passé pour incorporer l’Histoire contemporaine dans des récits classiques.

visuel : (c)Monika Rittershaus / OnP

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