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La nouvelle création de Yuming Hey et Mathieu Touzé présentée au festival « L’étrange Cargo »

La nouvelle création de Yuming Hey et Mathieu Touzé présentée au festival « L’étrange Cargo »

26 mars 2021 | PAR Anaëlle Padé

Malgré les difficultés actuelles rencontrées par le monde du spectacle, La ménagerie de Verre demeure un lieu de vie, d’expérimentation, de création pour les artistes. Le festival « Etrange Cargo » en est la preuve. Ce mercredi 24 mars, à 15h, il accueillait la création de Yuming Hey et Mathieu Touzé.

La réunion de deux talents

Ces deux artistes qui se sont rencontrés lors de leurs études théâtrales à l’Ecole Départementale de Théâtre de l’Essonne ont fondé ensemble le collectif Rêve Concret. Bien qu’ils poursuivent des projets différents – Mathieu Touzé prend la direction du Théâtre 14 et Yuming Hey sort du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique –  ils se réunissent cette année autour du texte Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal dans une création intitulée Une absence de silence.

Un spectacle scindé en deux tableaux

Selon le metteur en scène Mathieu Touzé « La rencontre au plateau du texte d’Olivia Rosenthal et de la danse raconte cette reconquête de soi et du monde. » La reconquête dont il est question dans ce spectacle est celle de notre intuition, de notre instinct, aliénés par la domestication dont nous sommes victimes et que nous infligeons aux animaux. La dichotomie entre corps et esprit, instinct et raison, humanité et animalité est présente tout au long du texte, « Votre corps et votre esprit vivent deux vies parallèles », « Le désir d’humanité est équivalent au désir d’humanité »,  et se retrouve également dans la mise en scène grâce à deux tableaux, deux mouvements qui illustrent cette opposition.

Un premier mouvement : la part d’animalité

Il faut saluer l’ouverture de ce spectacle, ce premier tableau fascinant et dérangeant qui étire le temps, qui fait redécouvrir la potentialité bestiale de notre corps.  Il n’y a aucune parole.  Les danseurs, Laura Desideri, Jeanne Alechinsky, Yacouba Sissouko, Yanou Ninja, Zion Garçon, Marlon Valmary et l’interprète du texte, Yuming Hey, pénètrent dans la salle obscurcie. Ils avancent à quatre pattes, reproduisent avec grande justesse le comportement, les déplacements, l’attitude d’une meute de lions. C’est impressionnant ! La souplesse de leurs corps, la cambrure de leur dos dénaturent la démarche de l’homme civilisé qui se veut rigide, droite, bipède. Ils sont simplement vêtus de sous-vêtements noirs. Peu à peu, Yuming Hey se relève, il est rejoint par les autres danseurs, ils avancent lentement dans une marche hypnotique.

Le mariage comme symbole de la domestication

C’est dans ce deuxième mouvement que le travail des costumes réalisés par Estelle Deniaud – qui s’est occupée aussi de la scénographie – sera le plus mis en valeur. Dans ce passage, la domestication est associée au mariage.  Nous assistons à un mariage qui se joue des codes de la cérémonie. Le blanc est de mise mais la sobriété de la robe, son élégance est remplacée par une forme bien plus excentrique : mini-jupe ornée de plumes, chaussures à talons avec paillettes, corsets, cuissardes, …  Les danseurs, qui incarnent les invités de cette cérémonie débridée, traversent le plateau avec la démarche assurée et marquée des défilés de mode, les uns à la suite des autres. Ils font « le show » dans des danses qui mêlent le contemporain et le voguing. Cependant, la superficialité des vêtements et des attitudes sera vite balayée au profit d’un retour à l’état de nature. Ils laissent tomber au sol leurs fioritures, redonnent à leur corps une nudité propre à l’état sauvage.  

Une mise en scène qui soutient l’agressivité et la violence du texte

La violence du texte est amplifiée par des procédés d’écho : les danseurs forment un chœur anarchique, murmurant et chuchotant des bribes de phrases. De plus, les effets sonores reprennent certaines phrases percutantes. C’est aussi l’interprétation de Yuming Hey qui donne un ton particulier au texte en le mêlant à des rires moqueurs et inquiétants, en accélérant le rythme de sa parole au cours de certaines disgressions ou en créant un effet de contraste entre la lenteur de son corps et le débit ininterrompu de sa parole. Les moments de pause tendent à valoriser le texte. Après une lente traversée du plateau, Yuming Hey offre son visage dur et inquiétant au public, une larme coule sur sa joue et trahit son humanité. Le texte, par son adresse constante au spectateur grâce à l’utilisation du « vous », provoque une  sensation d’inconfort qui est intensifiée par l’interprétation de l’acteur.

Une création visuelle de Justine Emard fait office de transition entre ces deux tableaux. Sur des rideaux blancs sont projetés une pléthore de vidéos imbriquant des sujets divers : actualité, publicité, vidéos amateurs, extraits de films, clips musicaux… Les images se succèdent, défilent à toute vitesse, forment un kaléidoscope de ce qui constitue l’humanité. La sensation de malaise est encore renforcée par ce vertige face à cette déferlante de contenus et par la voix de Yuming Hey qui ne cesse de marteler « Vous avez peur! »

Un écho à l’imaginaire de la SF 

Au début du spectacle, des ombres pénètrent dans l’obscurité, la fumée opacifie les corps et les rend indistincts. Les contours sont flous, on est presque effrayé de les voir s’approcher de nous, peupler le plateau. La particularité de la scène – une grande profondeur de champ et un plafond très bas –  alimentent cette ambiance anxiogène. Le plateau est plongé dans la brume. On pourrait penser que ce sont des insectes, de grandes araignées qui envahissent le plateau. Cette image rappelle le film Premier Contact de Denis Villeneuve dans lequel les extraterrestres sont représentés par des êtres mystérieux dont la forme nous est inconnue. Est-ce un hasard si l’image qui clôture ce spectacle procure la même sensation de fascination et de mystère propre à la SF ? Les corps des acteurs, marchant au ralenti, sont dos au public et se dirigent vers une lumière aveuglante et blanche, qui découpent leurs silhouettes en des ombres énigmatiques.

La création « Une absence de silence » est dotée d’une véritable richesse visuelle. Les contrastes, qui se retrouvent à la fois dans les corps et dans la mise en scène, prolongent le discours du texte par des procédés scéniques et théâtraux. Tantôt les corps sont rigides, leurs déplacements robotiques, tantôt ils sont fluides et libérés. On passe d’une obscurité mystérieuse à une lumière aveuglante, d’un son indistinct et sourd à une musique techno et rythmée. Seul le texte traverse toutes ces fluctuations dans une tonalité hachée, parfois accélérée, mais qui participe, encore, à la dimension hypnotique et mystérieuse de la mise en scène.

Visuel :© Christophe Raynaud de Lage

 

 

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Anaëlle Padé

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