Théâtre
Le sang bleu se deverse sur les planches

Le sang bleu se deverse sur les planches

07 janvier 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La noblesse est-elle banquable au théâtre ? A en croire le succès de Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, très inspiré par Hamlet et mis en scène par le turbulent Vincent Macaigne, les enjeux de transmission du pouvoir dans le cadre de la filiation familiale restent un hit de la programmation en spectacle vivant. Nous prenons le terme dans son sens commun durant l’Ancien Régime , en opposition aux deux autres classes, le clergé et le Tiers États.

Shakspeare encore et toujours

Hamlet donc…Au théâtre de l’Etoile du Nord se déroule en ce moment un festival, A court de formes. Un Hamlet s’y joue.  Si la forme est neuve, cinq metteurs en scènes sont invités à réaliser un acte chacun,  le fond est classique et le respect du texte intact. Le sujet tourne autour du vol du pouvoir et de l’héritage suite au meurtre du père d’Hamlet par son oncle Claudius. A force de duels et de vengeance, la famille perd le royaume. La pièce se finit sur le passage du pouvoir  du Danemark à la Norvège, en réparation d’un autre crime, puisque le père de Fortinbras a été tué au champs de bataille par le père d’Hamlet.

Chez les nobles, on ne s’affranchit pas de sa naissance.

C’est cet angle qu’à choisi Vincent Macaigne, insistant dans son spectacle sur l’enfance du prince. Hamlet est ici prince malgré lui sans jamais remettre en cause son héritage. Il défend son père, se venge, en meurt. Dans cette version, ce sont les prémices de Roméo et Juliette qui intéressent le metteur en scène, la relation tragique entre Ophélie, ici également désirée par Claudius et Hamlet est le cœur de l’action venant dire que même dans ses amours, le prince est soumis à héritage du sang.

Roméo et Juliette a justement ouvert la dernière saison de l’Odéon sous la direction d’Olivier Py, lui aussi, sujet du prince, l’Odéon étant l’une des six scènes nationales, son directeur est nommé par le ministre de la culture, héritage du temps où la Comédie Française était la troupe du Roi. Cependant, comme chez Macaigne, ce qui intéresse Olivier Py Metteur en Scène c’est , le mythe : « Leur amour est impossible, donc il a lieu. «Donc», et non pas «pourtant». C’est en cela qu’il est absolu – et qu’il a partie liée avec la mort, car le monde même ne parvient pas à le contenir. Soyons précis : il est parce qu’il est impossible, et non par simple esprit de contradiction ou de révolte juvénile ; il est, et par là même, il déborde tout… » Noblesse peut être, pour le glamour, mais amour d’abord ! Dans cette classe, tout est défini par le sang, même les coups de foudre.

Ce n’est pas le cas pour d’autres pièces de l’auteur anglais. Le festival d’Avignon avait clôt l’édition 2010, consacrée, rappelons le au « Pouvoir »,  par Richard II, un roi qui ne veut pas gouverner.  Son cousin Bolingbroke – qui est également son rival pour le trône – accuse Mowbray, le duc de Norfolk, d’avoir tué leur oncle, Thomas de Gloucester, et détourné des fonds royaux. Richard II propose de régler le conflit en bannissant Mowbray à vie et Bolingbroke pour dix ans, confisquant la fortune de ce dernier pour partir en croisade en Irlande.

Dans une Cour d’honneur faussement dépouillée, Denis Podalydes endossait assez justement le costume trop grand et la couronne mal taillée de ce roi. Son rival, le duc de Norfolk, joué par Vincent Dissez , découvert dans Les Justes monté par Nordey à la Colline fut une révélation sur le plateau de 40 mètres d’ouverture. Chacun des deux est à la bonne place, Podalydès porte un petit roi, fuyant tandis que le futur Henry IV est , au départ, revanchard et triomphant.

Auparavant, en 2007, Sivadier invite, toujours dans la Cours d’honneur , Nicolas Bouchaud à devenir le roi fou qu’est Le Roi Lear. Dans les deux cas, nous sommes spectateurs des luttes au cœur du pouvoir, le public devient le Tiers État, n’étant pas de la classe noble. Le Roi Lear offre un spectacle grandiose en opposition avec l’intimiste Richard II. Dans tous les cas, le sang bleu fait voyager dans l’imaginaire.

Après ce panel, une question se pose… Il y a-t-il relation au trône en dehors de Shakespeare ?

Michel Bouquet, un roi face à la mort

Ionesco dresse le plus beau personnage de roi du XXe siècle dans Le Roi se meurt. La pièce est créée en 1962. Sa majesté Bérenger Ier est sur la fin comme son palais se dégrade (le chauffage ne fonctionne plus, les murs se lézardent) et il l’emportera avec lui. Le roi despote se trouve déchu et impotent face à l’inéluctable finitude. Ce roi là est en fait un homme, vieux qui redevient enfant. Il a fait la révolution et la contre révolution écrit Ionesco, il a tout accompli, les faits les plus hauts, en tyrannisant le petit sans doute. Mais c’est fragile et difficilement résigné qu’il se présente, défait par la Reine Marguerite, sa première épouse, de ses oripeaux royaux tandis que Marie, sa seconde femme, pleure son époux chéri, prêt à mourir, à se laisser aller à l’abandon, passage obligé jamais préparé, toujours repoussé jusqu’à l’inévitable.

C’est en 1994 que Michel Bouquet faisait sa prise de rôle du roi Béranger I dans Le Roi se meurt sous la direction de Georges Werler au Théâtre de l’Atelier. Depuis, il n’a cessé d’y revenir, d’abord au Théâtre Hébertot, en 2005, année où il remporta pour ce rôle fétiche le Molière du comédien, et à nouveau en 2010, à la Comédie des Champs-Elysées et en tournée, où, à 85 ans, il faisait résonner les mots de Ionesco, les angoisses, les délires et les sanglots du vieux roi. On était subjugué par la puissance de l’acteur qui tous les soirs mourait en scène. L’acteur dit vouloir arrêter le théâtre mais n’exclue pas de reprendre le rôle qui est celui de sa vie.

Le roi meurt. Bérenger est chacun de nous au moment de l’appréhension et la difficile acceptation de notre finitude. Et son titre royal, sa noblesse ne l’en préserve pas, ne change rien à l’affaire. Au contraire, il s’est cru dispensé, épargné par le pouvoir. Aveuglé, il n ‘en reste pas moins un homme combatif puis résigné à gagner en lucidité lors d’une cérémonie sous contrôle qui verra son terme au moment de la mort.

Le roi est donc une figure centrale sur les planches. La notion d’héritage de la fonction semble séduire le public et ces programmations, renforcées en 2011, résonnent avec une échéance electorale doublée d’une montée des extrêmes faisant regretter le temps où le changement de gouvernance n’était pas une responsabilité offerte au peuple, symbole de liberté mais aussi de partage de la fonction. Les citoyens élisent non pas un roi mais un représentant d’eux mêmes. Heureusement… mais il faut ensuite porter le poids d’avoir un libre arbitre et d’en faire usage dans l’isoloir. Nous avons choisi sciemment celui qui décide des changements de direction à la tête des Théâtres Nationaux. La méthode est archaïque, est-elle totalement anti-démocratique ?

Toujours est-il que le Roi, star de la noblesse, porte une bien épineuse couronne tant le rôle qui lui est imparti paraît grand et le costume mal taillé. La colère, la mélancolie, la maladresse, le hantent. Il est déchu et révèle son humanité en somme. Là se trouve sa grandeur et non dans un titre qui le dépasse sans jamais pouvoir, noblesse oblige, s’en séparer.

 

Christophe Candoni et Amélie Blaustein Niddam

 

Les Princes Gays
A la recherche de la galette la plus noble : Paris en 5 patisseries
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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