Opéra
À l’Opéra Comique, les nouveaux Roméo et Juliette triomphent

À l’Opéra Comique, les nouveaux Roméo et Juliette triomphent

19 décembre 2021 | PAR Victoria Okada

Les aléas de spectacles vivants frappent fort en ce temps de la COVID, il y a eu quelques annulations de dernières minutes un peu partout. Sur la scène de l’Opéra Comique, on se souvient du Bourgeois Gentilhomme annulé deux heures avant le lever du rideau, en septembre 2020. Mais cette fois, Roméo et Juliette de Gounod nous ont tenu promesse. Même si, au dernier moment, les amants de Vérone ne sont pas tout à fait ceux qui étaient prévus…

Le fait a été largement relaté à l’issue de la première représentation du lundi 13 décembre. Jean-François Borras (Roméo) a d’abord été testé positif le jour de la répétition générale, puis, quelques heures avant la première, Julie Fuchs (Juliette) a eu le même résultat au test. Appelés au dernier moment, les deux chanteurs qui les remplaçaient se sont donc rencontrés l’après-midi même de la première représentation. Et le soir, ils ont triomphé. 

Avant le lever du rideau, Louis Langrée, le nouveau directeur du théâtre, rappelle, très ému, le « miracle » produit lors de la première. Puis, il fait part de son souhait : que ce miracle continue ! L’émotion mêlée de fierté est palpable dans la salle, chaque spectateur est conscient de leur chance de pouvoir assister à une œuvre magnifiquement « sauvée ». L’attente est alors d’autant plus grande. Le nouveau couple réussira-t-il à séduire le public, certainement plus attentif que dans le cas où le changement de distribution n’avait jamais eu ?

Pene Pati et Perrine Madoeuf, nouveaux Romeo et Juliette

En effet, la salle a totalement succombé devant le duo. Pene Pati est un Roméro éblouissant tant pour son timbre que pour sa technique… miraculeuse ! On entend son pianissimo prolongé qui plane au-delà d’un orchestre au complet. Ce fut l’un des plus beaux moments de la soirée. Il contrôle admirablement sa puissance ; sa couleur vocale, fondamentalement ouverte, est toujours teintée de jeux de nuances subtiles, apporte un plus au personnage. Outre ces aspects vocaux, sa diction en français, étonnamment claire, est un vrai plaisir. Son Roméo est une révélation, aussi bien que le chanteur lui-même (même s’il a récemment chanté Nemorino à l’Opéra Bastille). À ses côtés, Perrine Madoeuf est avant tout une comédienne née ; elle joue avec un naturel sidérant, comme si elle était dans la production depuis le début. Lorsque Juliette prend le poison que lui administre le frère Laurent grave mais bienveillant (excellent Patrick Bolleire), l’hésitation et la peur que la chanteuse exprime sont plus vraies que nature. A la fin de l’œuvre, quand elle tient le couteau de Romeo pour se tuer, sa détermination désespérée nous invite à vivre dans le monde intérieur de Juliette… Quel talent ! Son très beau timbre, dense dans les médiums, est un peu tiré dans les aigus, ce qui donne une impression de fragilité. Ses consonnes n’ont pas autant de clarté que chez son partenaire ou parfois même floues. Mais malgré tout cela, sa prestation est majestueuse et elle propose une Juliette absolument émouvante.

Une troupe avec des chanteurs à de fortes personnalités

Les deux protagonistes sont entourés des chanteurs ayant autant de personnalité les uns que les autres. Jérôme Boutillier (Compte Capulet) et Marie Lenormand (Gertrude) construisent leurs rôles avec une personnalisation qui sort du père et de la nourrice habituels, alors que Philippe-Nicolas Martin (Mercutio) et Adèle Charvet (Stéphano) se distinguent par leur présence scénique aussi bien que leur chant aisé, tout comme Yu Shao (Tybalt).

Dans sa mise en scène dépourvue d’abstraction, Eric Ruf (qui assure également les décors) propose avant tout une très belle direction d’acteurs (ou plutôt de chanteurs) qui ne laisse pas un temps mort, ni une scène vide. Ses décors (initialement réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française pour Roméo et Juliette de Shakespeare dans sa propre mise en scène) constitués de murs, dont le bas est revêtu de carrelages blancs et de lavabos, semblables à ceux dans un sanitaire d’école ou dans d’hôpital du milieu du XXe siècle, suscitent un curieux sentiment. Est-ce pour contenir le romantisme exacerbé ? Ce cadre crée un contraste avec les beaux costumes de soirée modernes de Christian Lacroix.

Laurent Campellone explore son savoir-faire du répertoire français en dirigeant l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, notamment dans les ensembles où il réalise un équilibre parfait entre les solistes et le chœur (Accentus / Opéra de Rouen Normandie), même si les cordes, surtout les violons, manquent d’homogénéité.

Cette production de Roméo et Juliette donne plein d’espoir, malgré son intrigue triste, par la volonté et la ténacité des équipes artistique et administrative !

Coproduction avec Opéra de Rouen-Normandie, Opéra national de Washington, Théâtre de la Ville de Berne et Fondation Théâtre Petruzzelli de Bari.
Jusqu’au 21 décembre. 

visuel : S Brion / Opéra Comique 

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Victoria Okada

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