Théâtre

Le roman graphique théâtral dont vous êtes l’héroïne « Noire »

Le roman graphique théâtral dont vous êtes l’héroïne « Noire »

30 mars 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Noire est une création admirable du Collectif F71, qui se veut « roman graphique théâtral ». Visible cette semaine au Théâtre de Châtillon, il met en jeu deux interprètes autour d’une histoire exhumée, celle de Caulette Colvin, une jeune femme noire de 15 ans qui faillit être Rosa Parks avant Rosa Parks. L’histoire intime et l’Histoire de la lutte pour les droits civiques se peint littéralement sous les yeux du public, sous la forme de dessins réalisés et projetés en direct. Un spectacle extrêmement efficace, très bien écrit, à l’esthétique pleine de poésie, mais qui n’est pas aussi émouvant qu’il devrait l’être.

« Prenez une profonde inspiration, soufflez et suivez ma voix, rien que ma voix, désormais, vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 50. Désormais, vous êtes noir. »

C’est ainsi que Sophie Richelieu ouvre cette pièce où l’adresse frontale au public est érigée en norme, où le quatrième mur se dissout dans l’appel à l’empathie, où il est demandé à la salle d’être plus, d’être mieux, qu’un ensemble de spectateurs passifs. Cette adresse, c’est celle déjà celle du roman dont la pièce est adaptée : Noire, de Tania de Montaigne, qui reçoit le Prix Simone Veil en 2015.

Dans le Montgomery ségrégationniste de 1955, une jeune femme de 15 ans décide de ne pas céder sa place à un blanc dans le bus. Cette jeune femme n’est pas Rosa Parks. Cette jeune femme est Caulette Colvin, oubliée de l’Histoire, finalement pas héroïne de la lutte des Noirs pour les droits civiques. Peut-être parce qu’elle était jeune. Peut-être parce qu’elle était trop pauvre, pas assez respectable, pour les leaders de la communauté qui étaient prudents à l’excès, puritains même, et qu’on nous décrit en tous cas ici comme une bande de phallocrates. Peut-être parce qu’elle est tombée enceinte au mauvais moment. Sûrement, en fait, pour toutes ces raisons.

Au détour de ce récit, on perd ses repères : le constant aller-retour entre vérité historique et fiction romancée fait quelque peu perdre pied. Dans la pièce, Claudette refuse de se lever pour une femme blanche ; dans la réalité, il semblerait qu’il se soit agit d’un homme. Le flou est entretenu sciemment, et qu’importe : le théâtre n’a pas nécessairement l’obligation de la vérité historique, puisqu’il doit avant tout assumer la vérité poétique et symbolique.

Et, du point de vue des symboles, ce spectacle est fort. Très fort.

Telle cette phrase, terrible, car vraie : « Vous êtes une femme, donc, moins qu’un homme. Vous êtes noire, donc, moins que rien. »

Telles ces images, révoltantes, irréelles, ridicules, injustes de la ségrégation, des lavabos séparés, des portes séparées, qui finissent par céder la place à des photos de lynchage, des tatouages nazis, des encagoulés du Ku Klux Klan.

Car la grande force de cette proposition théâtrale est d’être au moins à moitié graphique. Comme une bande dessinée qui serait réalisée à vue, l’une des deux femmes présents au plateau, graphiste, trace à l’encre et au pinceau, occasionnellement au feutre, les images qui accompagnent le récit. C’est de l’illustration, et ce n’en est pas en même temps, tant les lignes et les contours se font parfois abstraits. En tous cas, ce procédé poétise tout ce qu’il touche : les traits tracés sur les deux tables à dessin sont exquisément beaux, font naître le mouvement, l’émotion, la nuance, les zones d’un gris délicat où les vérités se diluent. Un immense bravo doit être adressé à celle qui tient les pinceaux, Charlotte Melly, dont la sensibilité irrigue la pièce.

Au milieu des décors et des personnages ainsi créés à vue, Sophie Richelieu navigue. Elle chante, d’une très belle voix, des chansons aux accents de blues. Elle incarne surtout tous les personnages, principaux comme secondaires, de ce drame à portée historique. Son espace de jeu, c’est un écran, qui couvre un bout du plateau et une grande étendue verticale. Elle peut s’y mouvoir, au milieu des projections, comme elle peut en sortir pour s’adresser à la salle, commenter la scène qui vient de se jouer.

L’écriture est éminemment efficace, au sens où elle est précise, informative, rend clairs tous les démêlés de l’affaire, le rôle de chaque personnage dans ce casting prestigieux. La trame nous mène de A jusqu’en Z sans aucun flottement, sans relâcher le rythme, sans jamais se répéter ni ennuyer. Lucie Nicolas signe là une belle adaptation, et une belle mise en scène.

En revanche, du point de vue dramaturgique, on est partagé. D’un côté, le dessin qui s’invente à vue, la force du trait qu’on révèle ou qu’on cache, le rythme propre qu’il insuffle à l’action, relèvent d’une véritable dramaturgie plastique. Il sculpte l’espace, le temps, la signification. De ce point de vue, c’est une réussite. Mais la dramaturgie du jeu souffre à la longue des allers retours constants, de la multiplication de personnages secondaires qui font perdre de son souffle à l’action, peut-être aussi du jeu de Sophie Richelieu, inégal, un peu en force, qui ne véhicule pas toute la sensibilité que certaines scènes requièrent. Cette fragilité est en partie due à la partition très compliquée qui lui est imposée, et c’est dommage.

Au-delà, parfois, l’écriture force le trait d’une façon un peu grossière. Les personnages sont parfois caricaturaux à l’excès, et la direction de jeu ne vient pas alléger la chose. Les hommes blancs sont des bêtes détestables, vociférantes, ridicules. Les leaders noirs, Martin L. King parmi eux, valent à peine mieux. On ne commente pas là le propos lui-même, tout convaincu que l’on est de l’hypocrisie des ségrégationnistes, du machisme ambiant, du fait que le combat de ces femmes en devient doublement admirable. Mais la caricature, quand elle est grossière, constitue un genre à part, qui trouve mal sa place dans un spectacle qui se présente comme documentaire, en mettant en scène force livres dont est supposément tirée une connaissance exacte des faits.

Au final, un spectacle qui vaut largement le détour. Un dispositif très bien utilisé, un emploi très intelligent de la technologie au service d’un geste artistique intrinsèquement très traditionnel. Une esthétique vraiment magnifique avec un rôle dramaturgique fort, qui justifie pleinement sa programmation dans le cadre du festival MARTO !. Un propos intéressant, un récit efficace pour réhabiliter une femme que l’Histoire oublia injustement.

En somme, une œuvre très belle, à découvrir.

UN PROJET DU COLLECTIF F71
Adaptation > Lucie Nicolas et Charlotte Melly
D’après le roman de > Tania de Montaigne
Mise en scène > Lucie Nicolas
Collaboration artistique > Collectif F71
Interprétation > Sophie Richelieu : jeu et chant, Charlotte Melly ou Clara Chotil (en alternance) : dessin en direct et manipulation
Création lumière > Laurence Magnée
Musique et son> Fred Costa
Scénographie > Charlotte Melly
Construction > Max Potiron
Collaboration dispositif vidéo > Sébastien Sidaner
Régie générale et lumière >Coralie Pacreau, Laurence Magnée (en alternance)
Régie son > Clément Roussillat, Lucas Chasseré (en alternance)
Stagiaire dramaturgie > Pauline Allier-Carolo
Administration de production > Gwendoline Langlois
Chargée de diffusion > Florence Verney 06 32 21 15 01

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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