Théâtre

Le lien : Amada Sthers crée une tension qui va jusqu’au mythe

31 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

Dernièrement, sur les planches, Amada Sthers nous avait fait rire jaune avec « Thalasso » (2007) puis retomber dans l’énergie de l’enfance avec « Lili Lampion ». Œuvre noire, « Le lien » renoue avec l’économie bouleversante du « Vieux juif blonde » et déroule une tension incestueuse aussi saisissante qu’insupportable. Un texte magnifique, parfaitement mis en valeur par la mise en scène de Gérard  Gelas  et porté par deux comédiens très intenses.

Alors qu’ils ne se connaissaient pas jusque-là, la mort de leur père commun provoque la rencontre d’un frère et d’une sœur. Leur père a mené en secret, et sous couvert de voyages asiatiques, une double vie allant de la mère de l’un à celle de l’autre. D’un côté, la vie bourgeoise dans le 16ème arrondissement de Paris où sa fille a été élevée dans la froideur et les principes. De l’autre, la chaleur d’un foyer plus prolétaire en banlieue où le fils a été embrassé mais moins gâté matériellement. A leur premier verre, ils oscillent entre l’amour dans le chagrin commun et la haine de la dépossession. Même si cette dernière prend le dessus, ils tentent, le whisky aidant de confronter la facette qu’ils ont connu du défunt.A leur deuxième entrevue chez le notaire, la peur d’être renié provoque un échange on ne peut plus blessant. Une blessure encore plus profonde à mesure que s’insinue dans ce fatras à la fois postmoderne et mythologique un sentiment tout à fait inapproprié dans nos civilisations ordonnées sous l’égide du tabou de l’inceste : le désir. Mais c’est peut-être la seule clé existant pour passer au-delà du poids du secret.

Le texte à la fois noir, violent et poétique d’Amanda Sthers ne donne aucun répit au spectateur qui se retrouve happé dans une situation originelle des plus déroutantes. Ce magnifique moment littéraire s’adosse et s’incarne dans la mise en scène ultra-sobre choisie par Gérard Gelas : quatre cubes translucides et une bouteille de whisky suffisent aux deux formidables acteurs pour exprimer un œdipe  brûlant où tout se mélange dans l’impuissance. Sexy et brutal, Stanislas Merhar est bouleversant dans le rôle du cadet provocateur, tandis que la ravissante Chloé Lambert sait savamment suggérer la froideur de la femme parfaite qui se laisse peu à peu aller à une passion destructrice. « Le lien » est une pièce saisissante, qui parvient à un vrai théâtre de la cruauté. Un exploit rare et merveilleux qui devrait emporter son public, même celui qui était simplement venu pour se divertir.

LE LIEN, d’Amanda STHERS, Mise en scène par Gérard GELAS assisté de Damien REMY, Avec Chloé LAMBERT & Stanislas MERHAR, durée du spectacle, 1h30.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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