Théâtre
Le choc des titans : Serge Teyssot-Gay, Paul Bloas et Bernardo Montet dans le cadre de la première édition du festival Fragile Danse au Théâtre des Bouffes du Nord

Le choc des titans : Serge Teyssot-Gay, Paul Bloas et Bernardo Montet dans le cadre de la première édition du festival Fragile Danse au Théâtre des Bouffes du Nord

29 novembre 2011 | PAR Smaranda Olcese

La danse contemporaine s’invite sous la magnifique coupole du Théâtre des Bouffes du Nord. Fragile Danse rassemble des créations, des inédits et des reprises, autant d’artistes aux univers forts et singuliers, parfois aux antipodes les uns des autres. La performance composée Onde de choc, issue de la rencontre entre le chorégraphe Bernardo Montet, le musicien Serge Teyssot-Gay et le peintre Paul Bloas, donne la juste mesure du désir de la programmation de faire s’entrechoquer les esthétiques ici et maintenant.

 

A l’invitation des deux directeurs, Olivier Mantei et Olivier Poubelle, l’ancien patron du Quartz, relève le défi de faire entrer la danse dans ce lieu mythique, marqué par la présence du metteur en scène Peter Brook depuis sa réouverture en 1974. Homme de théâtre rompu à la danse contemporaine, directeur de la scène nationale de Brest entre 1989 et 2010, Jacques Blanc fait une nouvelle fois preuve d’un flair extraordinaire – lui qui avait accueilli dès la première heure des créateurs comme Boris Charmatz, Gisèle Vienne, Benoît Lachambre, François Chaignaud et Cecilia Bengolea, Raphaëlle Delaunay – en misant sur la possibilité des gestes chorégraphiques d’entrer en résonance avec le théâtre du corps défendu par Brook.

L’Onde de choc, âpre, bouleversante performance, émerge de la collision de trois univers bien particuliers. Nous assistons sous la coupole du Théâtre des Bouffes du Nord à un véritable choc des géants. Chacun charrie dans le sillage de son corps mûr des expériences artistiques fortes : Serge Teyssot-Gay, guitariste du groupe Noir Désir de 1980 jusqu’à l’annonce de sa dissolution en 2010, musicien toujours engagé dans des projets très exigeants, qui repousse, notamment avec Zone libre, les frontières du rock. Paul Bloas, reconnu pour son travail qui consiste en l’élaboration de peintures à large échelle réalisées en atelier sur papier et collées ensuite sur les murs des citées et dans les ports. Et à l’image de ces titans de papier, massifs et pourtant si fragiles, le chorégraphe Bernardo Montet.

Le musicien installe ses machines, pédales et autres boites à effets, il branche sa guitare électrique, sort un archer : les cordes seront à tour de rôles à peine effleurées, grattées, triturées, frappées. Le peintre prépare ses couleurs, une planche en bois lui fait face jusqu’à 4 mètres de hauteur, il s’arme de ses pinceaux et autres brosses. A eux deux ils constituent des pôles d’énergies, des centres névralgiques qui mobilisent chacun son imaginaire spécifique, nuancé, d’une fine complexité, sur un plateau encore vide. La danse y trouvera sa place en circulations, dialogue, confrontation, résistance et abandon.

L’ampli grésille : Serge Teyssot-Gay ouvre les hostilités par de vagues réverbérations électriques. Dans son périmètre délimité par les machines il cherche des saturations improbables, des décharges d’énergie. Il fait monter un premier larsen avec sa guitare. Le son est volontairement crade, une masse bourdonnante, des harmonies insaisissables le parcourent. Il lance une première note et la laisse se dégrader entre les différents effets. Paul Bloas se tient prêt près de sa chassie. Bernardo Montet entre dans le ring. Il se mesure au peintre qui s’empare de son corps, le pèse du regard. Le face à face, puis le contact n’ont rien d’évident : littéralement, ils sont en train de se dévisager. Paul Bloas fouille dans le corps du danseur pour des textures, une consistance spécifique, il cherche à en découvrir l’énergie du moment, ses points critiques. A partir de ces tensions, il le pétrit dans une posture : les bras baissés, mais les poings serrés, la bouche ouverte dans un cri muet, que le danseur va reprendre à deux autres moments pendant la performance, à des instants charniers qui épaissiront le portrait qui est en train de s’ébaucher. Des traits rassurés et nerveux en charbon sillonnent la planche. Le danseur habite ce cri prolongé, interminable, comme s’il essayait de résister à la figuration. La tension monte dans son corps et le projette par terre. Les mugissements de la guitare, dans des tonalités basses, remuent les entrailles. Le musicien est à genoux, penché sur ses machines. Bernardo Montet rampe, puis se lève, il cherche des équilibres, improvise, sa fébrilité se heurte aux nappes brutales de son. La fresque avance, plus qu’une silhouette, une masse lourde s’en détache. Leur face à face sera longuement préparé par les sonorités envoutantes d’une guitare jouée à l’archer – des sons rauques, en éclats, une même nappe obsédante modulée par vagues. Le portrait prend de la consistance par des gros coups de brosse et des traits lourds de couleur, des tons d’ocre, d’argile et terre. La déferlante de son semble s’apaiser : des accords dissonants et mélodiques distillent des fragments d’une chanson pervertie. Le danseur s’épuise au fur et à mesure que la peinture prend chair, que des lignes de forces viennent l’habiter.

Serge Teyssot-Gay joue sa guitare comme une déchirure profonde. La boue commence avec moi ! inscrit Paul Bloas sur sa fresque. Mené par une musique d’une précieuse violence, sujet aux attaques de la représentation picturale, Bernardo Montet signe une vanité contemporaine radicale et abrupte, d’une saisissante sincérité. Le portrait reste débout à la fin de la performance, les poings en sang, comme pour se mesurer aux balcons maintenant vides. La tension persiste sous la coupole.

 

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