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« La Cargaison » dit l’invisible de la répression policière aux Zébrures d’automne

« La Cargaison » dit l’invisible de la répression policière aux Zébrures d’automne

25 septembre 2022 | PAR Julia Wahl

Ce dimanche voit les Zébrures d’automne enchainer Zébrures d’automne avec La Cargaison après une remise des différents prix.

Dire la répression policière

Deux hommes et une femme vêtus de pantalons blancs, sur un sol blanc également. Des tissus blancs comme des linceuls les relient, menottes indestructibles. Ces trois personnes, ce sont trois manifestants tués par balles par la police du gouvernement guinéen. Enfermés dans un corbillard qui les mène difficilement à la morgue, les trois corps sont suspendus entre vie et mort. La circulation est compliquée, les klaxons retentissent dans la salle.

Le texte de Souleymane Bah, lauréat du Prix Théâtre RFI en 2020, rend compte de la répression policière vécue par des manifestants guinéens en 2019. Ce jour-là, 11 jeunes trouvèrent la mort. Plutôt que de décrire cette horreur de manière extérieure, le jeune auteur décide de donner la parole aux morts, fantômes suspendus entre deux mondes.

Du rire aux larmes

Le texte polyphonique nous entraine dans l’invisible de la répression : si les morts prennent la parole, la balle qui les a tués leur répond. Aux dialogues succèdent des tirades tantôt émouvantes, tantôt franchement comiques. Ainsi l’un des morts se demande-t-il si l’inconfort de ce flottement entre le monde des morts et celui des vivants ne serait pas une raison légitime de manifester, tandis qu’un autre décrit la trivialité de certaines prières et que la dernière singe les deux premiers…

Le rire cède toutefois rapidement sa place à l’injustice des balles perdues, qui touchent autant les passants que les manifestants. Les propos des morts sont autant d’occasions de décrire cette dernière injustice que connaissent les « morts par erreur » : le déni du pouvoir et la récupération par les opposants. 

Des morts de chair et de mots

En faisant parler les morts dans des tirades qui parfois se répondent et parfois s’ignorent, Souleymane Bah leur rend leur singularité et leur intimité. Si les morts s’adressent à la balle qui les a transpercés, ils parlent également à leurs proches, comme cet émouvant jeune homme à sa mère.

Et, parce qu’une fois qu’ils se sont tus, ce qui reste des morts, ce sont des corps, la mise en scène de Rouguiatou Camara accorde une place importante à ces chairs qui font face au public, s’étendent à même le sol ou esquissent des mouvements chorégraphiés par Serge Aimé Coulibaly. La présence de Mama Bouras, Moussa Doumbouya et Serge Koto fait ainsi revivre, pour quelques instants, ces cadavres qui attendent de trouver enfin le repos.

 

Visuel : ©Ibrahima Diaby

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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