Théâtre

L’Île des Esclaves, de Marivaux : entre laboratoire carnavalesque et psychodrame politique

08 juin 2010 | PAR Laurent Deburge

Une très jouissive mise en scène de L’Île des Esclaves, de Marivaux, à la Comédie Saint Michel, production d’une jeune compagnie pleine de talent, dont on espère beaucoup.

Iphicrate et son esclave Arlequin se retrouvent naufragés sur une île inconnue. Arlequin voudrait profiter de la situation pour s’affranchir de sa condition, au grand dam de son maître qui s’acharne à le punir. Survient alors Trivelin, gouverneur de l’île, qui instruit les deux compagnons d’infortune de la loi qui règne sur son territoire : sur l’île des esclaves, comme elle se nomme, les maîtres deviennent esclaves et les esclaves deviennent maîtres, les rôles s’inversent afin que les maîtres puissent s’amender de leur orgueil et de leur cruauté. Il en va de même pour Euphrosine et son esclave Cléanthis, amenées à changer d’état et de toilette : Trivelin demande à Cléanthis de faire le portrait de sa maîtresse, notamment en ce qui concerne la coquetterie, et à cette dernière d’en reconnaître la véracité. Après quelques jeux d’amour et de hasard, au terme de ce voyage initiatique, chacun retourne à la situation initiale, ayant pris conscience de la relativité des conditions, et de la permanence des natures ou des vertus, dans un essentialisme au dénouement conservateur mais qui n’aura cependant pas laissé d’insinuer le doute quant à l’immuabilité des structures sociales.

La mise en scène de Vanessa Trucat commence de façon très rock n’roll, ou plutôt clubbing, avec un Trivelin déchaîné pris de transes et de convulsions telluriques, qui surgit dans un nuage de fumée. Cet endroit est résolument magique, lieu de métamorphoses et d’initiations. Nous sommes dans l’univers carnavalesque du renversement temporaire des hiérarchies.

Jonathan Pinto-Rocha campe un Trivelin truculent, djinn déchaîné, clown burlesque et inquiétant s’accompagnant au son du ukulélé, ténor punk menant le jeu pervers de sa république insulaire, avec l’énergie d’un Jack Nicholson dément et généreux. Toujours dans l’excès sans jamais sortir de la vérité, ce comédien exceptionnel fait preuve d’un abattage réjouissant. Le cérémonial instauré sur l’île des esclaves révèle ainsi la dimension quasi prophétique de la pièce de Marivaux : ce dispositif révolutionnaire et autoritaire d’inversion des positions sociales est centré sur l’autocritique et l’aveu. L’île des esclaves fonctionne donc comme un laboratoire totalitaire, un camp de rééducation assumé dont l’objectif est de rendre les maîtres « sains » et rationnels, et dirigé par un gardien particulièrement retors. Ce Trivelin complètement fou, délirant, noue et dénoue la structure sociale, l’ordre du pouvoir et des conditions, tel un démiurge politique qui semble annoncer les tyrans visionnaires, de Caligula à Pol Pot, en passant par Saint-Just et Robespierre. Sauf qu’à la froideur des grands fous politiques susmentionnés, Trivelin apporte au contraire la chaleur d’un metteur en scène génial, d’un Fellini sensuel, animal et éminemment vivant.

Plus précisément, l’invitation qui est faite aux esclaves de faire le portrait de leurs maîtres, de les singer, afin que ceux-ci puissent découvrir objectivement leurs défauts et leurs manies par le biais du théâtre, fait de Marivaux l’inventeur du psychodrame politique : par l’imitation survient la catharsis, la révélation des travers personnels et peut-être de l’injustice sociale.

Pas franchement progressiste, la pièce de Marivaux se conclut sur le retour à la situation d’origine, chacun retrouvant sa position « naturelle », Arlequin (subtil et drôle Olivier Ho Hio Hen) reconnaissant la vertu essentielle de son maître (Geoffroy Peverelli, en galant chevalier agacé mais beau joueur), qu’aucune usurpation vestimentaire ne saurait camoufler. Seule Cléanthis, magnifiquement interprétée par Carol Alarcon, qui en fait une figure moderne, au féminisme ambigu, maniant l’ironie avec violence, semble moins disposée à rendre un pouvoir dont elle ne s’estime pas avoir moins de légitimité à le revendiquer que quiconque. Ouvertement revancharde, elle n’avale pas la salade réactionnaire et idéologique qu’on essaie de lui vendre : si les maîtres sont maîtres, ce n’est que par hasard et non pas en raison d’une vertu intrinsèque qui attesterait de leur supériorité naturelle. Si elle se moque de la coquetterie d’Euphrosine (Estelle Grynzspan, incarnant l’aristocrate désemparée, noble figure tragique traumatisée par ce coup du sort et très inquiète de son avenir), Cléanthis ne se délecte pas moins de ses nouvelles parures, et prend visiblement un grand plaisir à imiter les minauderies et les manières de sa maîtresse, qui lui siéent à merveille.

La compagnie Basalte, dirigée par Vanessa Trucat, et dont plusieurs comédiens se sont connus à l’école de Théâtre l’Eponyme, a réussi à restituer la subtilité et la richesse du texte de Marivaux, sans se départir d’une grande allégresse et d’un plaisir manifeste de jouer la comédie. Cette compagnie décidément prometteuse regorge de talents qu’on a hâte de voir à l’œuvre dans un prochain spectacle.

« L’Île des Esclaves », de Marivaux, Compagnie Basalte, avec Jonathan Pinto-Rocha, Carol Alarcon, Olivier Ho Hio Hen, Estelle Grynzspan, Geoffroy Peverelli, Gwenael Chevalier, Emmanuelle Erambert-Dupuy, Eva Rossignol. Mise en scène Vanessa Trucat, Comédie Saint-Michel,95 Bd Saint-Michel, Paris 5e, RER B Luxembourg, (sortie vers 99 bd St-Michel au pied du théâtre), Réservation au 01.55.42.92.97

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Laurent Deburge

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