Théâtre

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, un drame intime et touchant

13 novembre 2009 | PAR Christophe Candoni

Il faut courir applaudir la reprise de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce à la Comédie-Française. La création de cette production en mars 2008 fut un immense succès et s’est distinguée en recevant le Molière du meilleur spectacle du théâtre subventionné. Un texte bouleversant qui parle de thèmes forts : la famille, l’indicible, la mort…Michel Raskine dirige cinq acteurs sensibles et signe une mise en scène à l’émotion vive.

« Plus tard, l’année d’après – j’allais mourir à mon tour » sont les premiers mots prononcés par Louis (Pierre Louis-Calixte au jeu profond, tout en intériorité), un jeune homme de trente-quatre ans qui s’avance au devant de la scène et qui lentement révèle au public son lourd secret. Il est impossible de ne pas y voir Lagarce lui-même, « le poète mort trop tôt » (selon l’expression d’Olivier Py) mort en 1995 du sida. La pièce date de 1990, époque où il se sait déjà condamné, il écrit là son plus beau texte et le plus personnel. Louis, nouvelle figure d’enfant prodigue, décide de revenir vers les siens, rentrer à la maison et annoncer à sa famille sa mort prochaine. Pourtant, confronté aux reproches d’une famille aimante mais maladroite, il repartira sans avoir dit un mot. C’est en cela que cette pièce bouleverse : elle touche au cœur car elle explore les non-dits. Elle met en scène la nécessité et l’impossibilité de se parler. Louis pense trouver un refuge solide et rassurant mais il devient le témoin de l’explosion d’un groupe dont il est l’étranger. En effet, ils ne savent rien de lui. Seules des cartes postales au texte elliptique jonchées sur le sol ont compensé sa longue absence. Sa sœur (Julie Sicard) et son frère (Laurent Stocker) ne reconnaissent pas en lui les traits de l’homme qu’ils ont imaginés, fantasmés. Louis rencontre pour la première fois sa belle-sœur (Elsa Lepoivre) qu’il ne connaît pas. Trop de distance et de temps les séparent.

La mise en scène de Raskine alterne des moments intimes et tendres malgré les révélations douloureuses : la sœur qui dépose un baiser sur la joue de son frère, le récit de la mère (Catherine Ferran) nostalgique lorsqu’elle évoque le passé heureux de sa famille unie en présence du père, ou quand les cinq personnages chantant à l’unisson un air de Bach…et des moments de crise comme dans la superbe scène centrale où les personnages s’enferment dans leur solitude et quittent le plateau pour se disperser dans la salle.

La surprenante scénographie « resserrée » donne un caractère plus intime à la représentation qui se joue devant le rideau. Stéphanie Mathieu a réalisé un prolongement de la scène sur les premiers rangs de la salle, une sorte de proscenium qui permet aux acteurs de jouer très près du spectateur. Cette disposition originale refuse tout réalisme (volontairement les projecteurs et les cintres sont visibles, la salle reste souvent allumée) et joue avec la théâtralité. Dans cet espace dépouillé, les comédiens sont troublants, véritablement affectés dans le ressentiment, la colère, le mutisme, le chagrin et l’écoute… Ils s’approprient admirablement la langue difficile de Lagarce, restituent la force poétique du texte en respectant sa musicalité lyrique et mettent en avant le sens de chaque réplique qu’ils rendent limpides et audibles pour tous les publics.

Chaque personnage est précisément dessiné pour être au plus près de la vérité des sentiments. A la fin du spectacle, le rideau se lève sur cette « fin du monde » annoncée qui est figurée par un arbre automnal : la mort de Louis. On voit chaque acteur se vêtir d’un long manteau de deuil, cette image est poignante. Juste la fin du monde, c’est le désir égoïste et vain de tout voir disparaître en même temps que sa propre existence.

« Juste la fin du monde », à la Comédie-Française, jusqu’en janvier 2010, soirée à 20h30 et matinée à 14h en alternance, salle Richelieu., Place Colette, Paris 1er, m° Palais Royal, 0825 10 16 80. Notez que des places à visibilité réduite et à prix cassés sont disponibles 1h avant le spectacle.

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Grand Opening au Divan du Monde samedi soir
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

3 thoughts on “Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, un drame intime et touchant”

Commentaire(s)

  • Michelle

    Hello. I wonder where did you find this image of Jean-Luc? Im trying to find it. Best regards Michelle

    avril 6, 2016 at 11 h 03 min

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