Théâtre

Joël Pommerat, un monde ailleurs

Joël Pommerat, un monde ailleurs

26 mai 2012 | PAR Christophe Candoni

Séance de rattrapage aux Ateliers Berthier et jusqu’au 24 juin pour ceux qui n’auraient encore vu deux récentes productions phares de Joël Pommerat : « Cercles/Fictions » et « Ma Chambre froide ». Amélie Blaustein-Niddam a assisté pour Toutelaculture à la création de ces deux pièces enchanteresses (ici et ici) et rendu compte de sa fascination pour l’univers glauque mais non dénué d’humour, à la frontière du réel et de l’illusion, de celui qui fût l’artiste associé des deux dernières saisons d’Olivier Py a l’Odéon. Le nouveau directeur des lieux, Luc Bondy, a déjà donné suite au compagnonnage avec ce créateur de génie et ô combien irremplaçable puisqu’une nouvelle création est d’ores et déjà annoncée pour la saison prochaine (voir ici).

Nous avons donc revu « Cercles/Fictions ». Pour la reprise du spectacle, son manège, sa piste ronde et ses gradins se sont transportés des Bouffes du nord (où la pièce a vu le jour en 2010) aux ateliers Berthier, la scénographie circulaire étant un des éléments à la fois esthétique et dramaturgique déterminant et commun aux deux pièces. Le dispositif favorise une proximité essentielle avec le plateau et engendre le recueillement nécessaire des spectateurs. Un peu comme chez Regy, le silence se fait quasi religieux pour la bonne tenue d’une représentation qui s’apparente à une cérémonie solennelle.

Quand l’inconscient, l’onirisme, ont prise sur un spectacle et sa réception au point de rendre incertaine la réalité qui se présente sous nos yeux, quand ils modifient la perception des spectateurs plongés dans une obscurité tenue et une fumée épaisse, c’est que Joël Pommerat n’est pas loin. Ce climat planant et ténébreux où les repères des esprits les plus cartésiens se brouillent est sa patte. Le mystère est son style, son écriture pas seulement textuelle mais aussi scénique, et plus que cela, il fait la singularité d’un univers captivant.

Des bribes d’histoires sont mises en scènes. Elles brassent les époques – le temps des chevaliers serviteurs de Dieu côtoie celui des séminaires de coaching pour chômeurs dans une ANPE d’aujourd’hui en passant par la vie austère dans une demeure bourgeoise du XIXe siècle – et mélangent les tons, ces histoires sont drôles ou terrifiantes, souvent les deux. Joël Pommerat revendique leur véracité mais les monte de telle sorte  qu’elles se placent à la frontière du réel vécu et d’un imaginaire de conte. Des personnages, on ne sait pas grand-chose. Qui sont-ils ? On les rencontre, les perd, les retrouve à un moment T de leur existence. Ne reste qu’à les saisir dans les allers-retours d’une forme narrative discontinue et fragmentée qui les rend encore plus intrigants. Qu’ont-ils en commun? Ils se trouvent à un moment clé de leur vie, une rencontre avec eux-mêmes et mis en situation de relever un défi, celui de l’inacceptation de la fatalité pour croire en leur propre capacité d’agir et de s’affranchir, de trouver la direction du bonheur, de rejoindre le centre du cercle plutôt que se perdre dans le contour, celui de se battre, vivre, exister.

La force de la pièce ne réside pas seulement dans son contenu tantôt elliptique, parfois longuet, mais bel et bien dans les images, les sons comme les silences, flous, sourds et pénétrants que l’on emporte avec nous en sortant. Le vrai spectacle (pour reprendre la formule de Lacotte) est l’expérience sensorielle et mnémonique vécue par chaque spectateur qui, à l’image des gamins perdus dans l’obscure forêt pendant la pièce, s’est lui-même embarqué sur un chemin où l’on s’égare sans trouver l’issu. Elle se trouve au moment de reconstituer les souvenirs, de tisser des liens d’un épisode à l’autre, des correspondances, des échos… Le spectacle auquel on a assisté est déjà loin mais encore plus passionnant. Cette façon de faire du théâtre stimule des sensations rarement éprouvées au théâtre et suscite de surcroît une vibrante émotion.

Visuel © Elisabeth Carecchio

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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