Théâtre
Isabelle Adjani, une Phèdre égarée dans Kinship

Isabelle Adjani, une Phèdre égarée dans Kinship

23 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

La grande Isabelle Adjani revient au théâtre dans Kinship, une pièce insipide de l’américaine Carey Perloff platement mise en scène par Dominique Borg. Pourtant l’actrice émeut en donnant l’impression d’y avoir rendez-vous avec elle-même.

Une femme choyée par la vie, mariée et mère de famille, rédactrice en chef d’un journal américain n’est pas à l’abri de l’ennui causé par la routine d’une vie immobile et invariante. Une liaison adultère avec un jeune et beau reporter dont elle tombe amoureuse lui fait l’effet d’un sursaut salutaire et destructeur. Niels Schneider dans ce rôle charme avec une séduction facile et nonchalante. Sur ses pas comme une adolescente follement éprise, elle se livre aux pires enfantillages en collectant au fond de son sac les objets qu’il a tenu entre les mains, en le suivant au bout de la nuit dans le bar miteux d’un quartier malfamé… Elle ne sait pas qu’il est le fils de sa meilleure amie, un peu surjouée par Vittoria Scognamiglio qui fait montre d’un beau tempérament d’actrice en mère envahissante et confidente bienveillante. La vérité découverte provoque un clash aussi inévitable que la séparation qui s’en suit.

Pour son retour sur les planches après huit ans d’absence, Isabelle Adjani a choisi le texte, elle l’interprète en scène et assume aussi la direction artistique du spectacle. C’est clairement un mauvais choix de la comédienne. Pourtant, aussi curieux que cela puisse paraître, dans une partition d’une affligeante banalité et bourrée de clichés malgré quelques pointes d’humour naïf, Adjani se donne entièrement, avec une conviction, un bonheur, un naturel et une sincérité confondants, comme si elle jouait sa vie. Elle nous fait croire à la détresse de cette femme et à son histoire d’amour contrarié qui n’existent que dans les sous-téléfilms. Il semblerait néanmoins que la pièce vaille plus pour elle.

La grande Adjani, que l’on dit artificieuse, prouve ici qu’elle ne sait en réalité pas tricher ! Elle a sûrement choisi la pièce parce qu’elle se place sous les augures de la Phèdre de Racine (ridiculement figurée en scène sous les traits d’une danseuse en kimono mais c’est un détail), et qu’elle est à jamais le rôle autrefois refusé à Patrice Chéreau, un rendez-vous manqué qu’elle regrette profondément. Elle en interprète d’ailleurs certaines tirades avec véhémence et lyrisme mais en voix off. Et puis, il y a l’effet bouleversant de voir se conjuguer à un point troublant l’héroïne de la pièce et son interprète. Comme son personnage, elle est une femme brillante et de poigne, à qui tout réussit et qui pourtant reste en proie au doute et à l’égarement. Elle est passionnée, insatisfaite, obsessionnelle, condamnée au temps qui passe, à la peur de l’inaccomplissement et de l’abandon. Elle dit le besoin d’aimer et d’être aimée au prix de sacrifices, de transgressions. Probable raison pour laquelle elle devait jouer, exprimer les tourments de ce personnage en qui elle se reconnaît peut-être. Et là tout ce qui semble anecdotique dans le spectacle requiert indulgence, prend une épaisseur et une vérité inattendues et se transforme en émotion.

Photo (c) San Bartolomé

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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