Marionnette
Ilka Schönbein anime avec humour les vielles bêtes de la fable

Ilka Schönbein anime avec humour les vielles bêtes de la fable

08 octobre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Voilà le retour d’Ilka Schönbein (Theater Meschugge) au Mouffetard – Théâtre de la marionnette à Paris, après les premières françaises de son spectacle Voyage Chimère au FMTM en septembre. Du 2 au 14 octobre, elle présente là au public cette réinterprétation du conte des Musiciens de Brême, qu’elle transpose à la marionnette dans son univers étrange et sombre, mais avec une dose d’humour inaccoutumée.

Un conte revisité en un cabaret sombre mais drôle

En entrant dans la salle, le public est immédiatement plongé dans l’univers fantastique du conte. Au plateau, Ilka Schönbein, grimée en âne, est en train de passer le balai, pour débarrasser la paille qui l’encombre. A jardin, Alexandra Lupidi lit dans un micro à voix presque chuchotée la version française des Musiciens de Brême – évidemment, par la suite, on entendra un peu d’allemand, même si la marionnettiste parlera et chantera très majoritairement en français.

Chantera, en effet, car le parti pris de ce spectacle est d’être une sorte de cabaret, où les quatre protagonistes – l’âne et le chien, la chatte et la poule – se succèdent, semblant, dans leur vieillesse, tenter de séduire le public à la faveur d’un dernier tour de piste. Les chansons viennent donc ouvrir le spectacle – Le coq est mort, en version multilingue – ou faire la transition entre les numéros des différents animaux.

Les spectacles du Theater Meschugge ont tendance à être sombres, et ce Voyage Chimère n’y fait pas exception, par la facture des marionnettes, et par le sous-texte du conte, qui parle, au choix, de la façon abjecte dont la société des hommes relègue ses aînés quand quand ils sont devenus improductifs, ou de la façon non moins abjecte dont la même société traite les animaux qu’elle réduit en esclavage, là aussi dans son idolâtrie de la productivité.

Cependant, les spectacles d’Ilka Schönbein se caractérisent également par un humour, souvent noir mais absolument vif, qui vient en contrepoint à la noirceur du propos et du traitement. Et on doit dire qu’ici le curseur a été placé davantage du côté du rire que de celui de la noirceur. Cet équilibre, différent de celui auquel on était habitué, est peut-être dû au contexte très dur dans lequel s’inscrit l’écriture de ce spectacle, et du besoin que tous ressentent, artistes comme spectateurs, d’échapper un peu à la pesanteur ambiante qui partout se fait sentir. Dans ce sens, c’est un choix sans doute bienvenu.

La relative étrangeté des marionnettes d’Ilka

Si le nom d’Ilka Schönbein s’est hissé aussi haut dans le Panthéon de la marionnette contemporaine, c’est qu’elle a inventé un langage visuel et un mode de manipulation à elle seule. Sa technique du corps-castelet, dont elle reste la maîtresse peu contestable, repose sur une étrange confusion entre son propre corps et les marionnettes qu’elle anime. On a déjà vu les créatures d’Ilka la posséder, s’approprier des morceaux ou en jaillir, dans une impression de dissociation hallucinante tant elle paraît réelle. Mais ce n’est pas exactement ce qui se passe ici.

Les marionnettes employées dans Voyage Chimère ne dérogent pas à l’esthétique coutumière à l’artiste allemande : pâles, décharnées, comme à moitié faites de squelettes – ce qui est d’ailleurs vrai de l’une d’entre elle au moins – elles sont inquiétantes avant même d’être manipulées, quand on les aperçoit dans la pénombre du plateau, accrochées sur des sortes de crucifix rudimentaires.

Quand Ilka manipule ses quatre personnages, elle leur prête volontiers au moins ses jambes, souvent beaucoup plus. Cependant, ici, on est moins fasciné qu’à l’habitude, la troublante confusion ne se fait pas, la possession n’a pas lieu. Cela tient peut-être à un éclairage qui révèle trop bien la marionnettiste derrière ses marionnettes. Cela tient peut-être aussi à un style de manipulation où Ilka Schönbein s’efface moins, et souligne davantage que d’habitude que les masques et marionnettes ne sont que des objets qui n’ont aucunement fusionné avec son corps – ainsi de la tête de la chatte par exemple qui se détache pour voyager dans les airs.

Ce n’est en aucune manière une mauvaise manipulation, mais cela peut cependant surprendre qui cherche à retrouver la technique habituelle d’Ilka. Le rythme, la précision du geste et de l’intention, la fluidité du caché/révélé, tout cela signe la dextérité de la marionnettiste. On en déduit que l’intention est différente d’un spectacle comme La vieille et la bête par exemple, auquel il est difficile de ne pas penser. En mettant une plus grande distance entre elle et ses marionnettes, Ilka Schönbein nous donne aussi l’espace de mieux penser à la fable qu’elle raconte.

Un accompagnement dont on aurait peine à trouver l’égal

Pour mener cette chorale, Ilka Schönbein peut compter sur deux complices de talent. Anja Schimanski, qui aurait pu être microtée malgré le peu d’interventions vocales pour lesquelles elle est sollicitée, fait tout à la fois office de régisseuse de plateau, contrebassiste, et claviériste. Pendant ce temps, Alexandra Lupidi, qui accompagne Ilka Schönbein sur scène depuis 2009, officie au chant, à la guitare électrique et au claviers.

On l’a déjà écrit, mais on le répète avec le même plaisir à chaque fois : Alexandra Lupidi est une vraie merveille. Déjà parce qu’elle possède une voix chantée qui est toujours aussi admirable. Mais surtout parce qu’elle possède une gouaille extraordinaire, une présence scénique évidente, et que son duo avec Ilka Schönbein est délicieux. Les deux artistes s’écoutent et dialoguent avec une aisance qui masque à quel point la précision qu’elles atteignent dans leurs échanges est le fruit d’un très long travail. Une grande partie de l’humour du spectacle, on dirait même son côté pétillant, tient à la présence solaire d’Alexandra Lupidi.

Evidemment, avec pareil plateau artistique, nul n’est besoin d’une bande son. La mise en lumière est simple et efficace, laissant toute leur place aux interprètes. Quant à la scénographie, elle se réduit, comme souvent chez Ilka Schönbein, à presque rien : principalement une table-podium noire de forme circulaire, au plateau tournant, qui masque dans un premier temps les accessoires qui seront employés dans le spectacle, bien que ceux-ci finissent par joncher le plateau sans que personne n’y prenne garde, tant est grand le magnétisme de la marionnettiste.

En somme, Voyage Chimère est un spectacle de haute tenue, surprenant (pour les habitués) par ses choix de manipulation et son penchant net vers le côté humoristique, mais qui garde sinon toute la marque de fabrique d’Ilka Schönbein et de ses complices. Un moment de théâtre fort, généreux, qui tire tout de même encore un peu sur le sombre. Un plaisir à découvrir !

 

MANIPULATION ET MISE EN SCÈNE : ILKA SCHÖNBEIN

MUSIQUE DE SCÈNE : ALEXANDRA LUPIDI, ANJA SCHIMANSKI
CRÉATION MUSICALE : ALEXANDRA LUPIDI
CRÉATION DES MARIONNETTES : ILKA SCHÖNBEIN
REGARD EXTÉRIEUR : LAURIE CANNAC
CRÉATION ET RÉGIE LUMIÈRE : ANJA SCHIMANSKI
ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE : BRITTA ARSTE
DÉCOR : SUSKA KANZLER

©Marinette Delanné

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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