Théâtre
I was sitting… la transmission pour archives de l’iconique duo Wilson/Childs au Théâtre de la Ville

I was sitting… la transmission pour archives de l’iconique duo Wilson/Childs au Théâtre de la Ville

21 septembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans le cadre du Festival d’Automne et au Théâtre de la Ville désormais installé à l’Espace Cardin – sans que plus aucune date de réouverture de la salle historique ne soit avancée – Bob Wilson et Lucinda Childs sont venus en personne transmettre leurs rôles à Christopher Nell et Julie Shanahan. Émotion.

Archives vivantes

I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating est un monument de l’histoire du théâtre. Faisons un petit voyage dans le temps. Nous sommes en 1977. Un an auparavant, en 1976 donc, Bob Wilson, Lucinda Childs et Philip Glass commettent le chef-d’œuvre Einstein on the Beach, temple de modernité. Pris dans leur lancée et convaincus (à raison) que le sens ne doit pas être forcément littéral, le metteur en scène et la chorégraphe pensent un double monologue comme un pas de deux, ubuesque, ou plutôt brechtien. Et nous voilà 44 ans plus tard. Wilson et Childs, toujours en vie, ont donc transmis, dans un acte qui est plutôt cher à la danse. Oui, car en réalité, les textes de théâtre, eux, circulent, et ils sont joués dans les tessitures de chacun. Là, l’exercice est différent, les solos de danse sont transmis à l’identique, ils s’agit de réinvestir le rôle. Le réactiver.

Deux visions d’un même texte

Christopher Nell est un acteur phare du Berliner Ensemble à la carrière immense. Julie Shanahan est danseuse, elle a rejoint Pina Bausch et le Tantztheater Wuppertal en 1988, et elle continue à transmettre la danse de Pina comme directrice de répétition. La pièce est pensée en noir et blanc et tout l’objet de ce travail est d’amener du gris, et de la couleur, des teintes.  L’histoire est un non-sens. Un musée qui va brûler, un crime, un téléphone qui sonne sans que personne ne décroche sérieusement, une espèce de zoo… Vous comprenez vite, que c’est la posture et le corps qui parlent.  Et chez Wilson et Childs, le rapport aux lignes et aux images est intense. C’est cela que montre cette recréation. Lui campe en noir, jusqu’aux ongles et aux lèvres, un personnage sombre qui a l’air pris au piège de sa vie, de sa finitude, tandis qu’elle, robe blanche, ongles et lèvres rouge sang, rouge vie, voit le temps qui lui est donné comme une chance. 

Fascination lumineuse

Nos yeux ont vu des dizaines d’œuvres de Wilson ou de Childs, que ce soit en vrai ou en captation. Mais comment était perçu, il y a 44 ans, ce rapport aux lignes et aux lumières ? Ce plateau presque vide (un téléphone, une trace de table, une autre trace de canapé et des pans de mur pour laisser passer les célèbres lumières de Wilson) est un monument de scénographie, et il est fou de le (re)voir, vivant. « Il faut juste fermer la porte sur le passé » disent les deux protagonistes qui jamais ne se croisent. Mais pourtant, c’est tout l’inverse qui arrive, c’est une grande ouverture sur le passé pour le comprendre, pour en mesurer le poids. Nous n’étions pas là en 1977, nous n’avons pas senti la salle de l’époque. On ne saura jamais. I was sitting se regarde comme une leçon. Il faut regarder chaque « scène » comme des peintures successives, un délire obsessionnel sur la perspective et les angles. Cela se regarde aussi comme une folie de jeu. Ils n’ont rien pour se raccrocher — même le téléphone à cadran n’a pas de fil — à ce texte qui n’a ni queue ni tête. C’est éblouissant de technique. 

Profitez-en, ça joue longtemps ! Jusqu’au 23 octobre à l’Espace Cardin. En anglais avec surtitres.

Visuel : ©_LUCIE_JANSCH

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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