Théâtre

« Histoire de la violence » au théâtre de la Ville : la bombe Louis/Ostermeier

« Histoire de la violence » au théâtre de la Ville : la bombe Louis/Ostermeier

01 février 2020 | PAR Anne Verdaguer

Edouard Louis/Thomas Ostermeier : la combinaison se devait d’être explosive. Entre les mains de l’écrivain phénomène et du directeur de la Schaubühne de Berlin, le récit autobiographique d' »histoire de la violence » présenté au Théâtre de la Ville, se veut une auscultation au scalpel d’un crime, de l’homophobie, du racisme ordinaire et des discriminations sociales. Une oeuvre et une adaptation coup de poing et remarquable.

L’homme est assis et observe la scène du crime dont il a été la victime. Il semble tétanisé. Déconnecté de la réalité, il tente de se souvenir de ce qu’il s’est passé ce soir là, alors que des équipes de la police scientifique relèvent méticuleusement des indices, et passent au peigne fin, avec des mini-caméras chaque centimètres carrés de cette scène. Gros plan sur les visages, les corps nus, comme une intrusion dans les chairs, sentiment de malaise. 

Ce matin du 25 Décembre, l’homme tente d’effacer les traces de son agression et de son viol. D’enlever les souvenirs, les images, les odeurs. Mais c’est impossible. Toute cette histoire lui remonte à la gorge comme un goût de nausée. La nuit d’avant, à 4h du matin, alors qu’il rentrait d’un dîner de Noël, Edouard a rencontré Réda, un beau jeune homme Kabyle, dans la rue. Tous deux terminent la soirée dans l’appartement d’Edouard, ils rient, ils font l’amour. Puis les choses tournent mal pour une histoire de téléphone portable. Réda se montre tout d’un coup agressif, il le frappe, le viole.

Ce cauchemar, cette humiliation, Edouard va les revivre encore et encore à travers le prisme de sa soeur, des médecins, de la police, à qui il raconte son histoire. Cette histoire décortiquée, triturée fait ressortir la cruauté tapie au fond de l’ignorance, de l’homophobie, et du racisme ordinaire. La violence change de camp.

Le metteur en scène Thomas Ostermeier a tenté dans « Histoire de la violence » de comprendre le processus de victimisation, la parole et la mémoire traumatique. Edouard Louis qui a tenu à participer à la création de cette adaptation de son roman, a notamment écrit de nouveaux dialogues pour rendre le spectacle plus vivant et plus proche de la réalité. Thomas Ostermeier lui a gardé la structure fragmentée du roman et la polyphonie des voix, en faisant jouer plusieurs personnages aux acteurs (sauf l’acteur principal Laurenz Laufenberg qui joue Edouard Louis et dont le mimétisme est bluffant). L’histoire elle est racontée à rebours par le truchement de tous ces personnages, pour finir pratiquement sur la scène de crime qu’il a voulu hyper réaliste, sous le regard « à charge » des autres protagonistes. Glaçante effraction d’une réalité dans une autre.

De ce texte autobiographique, puissant et brutal, Thomas Ostermeier explique « qu’il avait une urgence à être dit ». Non pas parce que ce viol ignoble viendrait alimenter le débat actuel sur les violences sexuelles mais parce que cette voix, celle d’Eduard Louis, raconte les questions de classe (l’écrivain est issu d’un milieu modeste et d’un village en Picardie où il a subi humiliations et rejet), et la violence sociale, cette insupportable « banalité du mal » qui le rend totalement étranger à ce qu’il a vécu (et ce n’est pas un hasard si le protagoniste cite l’ouvrage d’Hannah Arendt). Une plongée dans l’horreur dont on sort … sonné.

« Histoire de la violence », de Thomas Ostermeier, d’après le roman d’Edouard Louis, au Théâtre de la ville jusqu’au 14 Février. 

Crédits photo : © Arnaud Declair

 

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