Théâtre
[FMTM IN] « Le complexe de Chita », récit d’émancipation moderne impeccablement maîtrisé

[FMTM IN] « Le complexe de Chita », récit d’émancipation moderne impeccablement maîtrisé

24 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans la programmation IN du Festival MonDial des Théâtres de Marionnettes de Charleville, la présentation du dernier spectacle de la compagnie Tro-héol, intitulé Le complexe de Chita, n’a probablement déçu ni ceux qui aiment déjà son travail, ni ceux qui l’ont découvert. On retrouve l’univers visuel et la facture des marionnettes, le goût pour une scénographie très technique, l’utilisation d’une fable centrée autour d’un héros enfant qui fait récit d’émancipation. C’est très maîtrisé et très plaisant. Cependant, c’est peut-être un peu trop didactique et explicatif pour laisser la juste part à la poésie de la proposition, et à l’intelligence du spectateur.

Une fable émancipatrice : les rôles de genre vu par les yeux d’un enfant

Le complexe de Chita met en scène une fable sur l’émancipation d’un enfant : le personnage de Damien, qui vit dans une ferme en Espagne avec sa sœur et ses parents. La présence des animaux avec lesquels il entretient des liens très forts, ainsi que son manque d’attrait pour les activités traditionnellement valorisées comme étant masculines – le foot, le travail de force,etc. – vont le mettre en bute au caractère autoritaire et viriliste du père.

L’histoire empruntera des détours liés au monde du rêve, dans un environnement un peu fantastique où les animaux ont une intelligence anthropomorphique, et où le dieu Pan s’incarne dans le rôle de protecteur de la nature sauvage et des animaux. Ces incursions sur des territoires mythologiques ou fantasmatiques permettent d’injecter beaucoup de poésie dans le récit.

Techniques mixtes dominées par de belles marionnettes

Jeu d’acteur, marionnette, théâtre d’ombres et d’objet portent la narration. Un narrateur aide à mettre en place l’histoire, et l’aide à se développer. Les adultes sont plutôt représentés de façon métaphorique – métonymique précisément – par des objets et un morceau de corps : une main qui tient une chope de bière, ou une main qui tient un bâton : c’est en cela qu’on est proche du théâtre d’objet. En même temps que la tante du jeune héros est campée dans un jeu de masque qui joue sur un registre grotesque, qui amuse évidemment beaucoup les jeunes spectateurs.

Les marionnettes tiennent tout de même clairement une place centrale, avec un lignage très clair de leur esthétique avec les créations précédentes de la compagnie. Ce sont surtout des marionnettes à échelle, avec une manipulation directe, portées directement par les marionnettistes, même si les grands écarts d’échelle impliquent parfois des recours à des techniques adaptées.

Il y a les marionnettes de Damien et sa sœur, mais il y a surtout les marionnettes des animaux, qui nous semblent particulièrement réussies : une tête d’âne majestueuse avec ses grands yeux émouvants, des poules un brin déjantées, des chiens filiformes. Et puis, il y a trois incarnations successives de Pan, la dernière étant confiée à un acteur masqué, dans une scène rythmée par une bande son rock tonitruante qui ne nous a d’ailleurs pas bien convaincu, tant elle est en décalage avec la délicatesse du reste de la proposition.

La manipulation est très réaliste si l’histoire ne l’est pas, même si les marionnettes ont tendance à être introduites en jeu ou retirées par un mouvement très visible du marionnettiste. Le jeu sur les échelles – Damien existe en plusieurs tailles, pour donner la possibilité de faire des plans larges – et sur la présence multiple des personnages – Damien peut se téléporter d’un bout à l’autre de la scène du fait que plusieurs marionnettes le représentent – est utilisé à plein. C’est bien fait, toujours à propos, et cela souligne toute l’expérience de la compagnie.

Une scénographie originale: l’art de créer une belle machinerie de scène

Il faut absolument dire un mot de la scénographie, qui est, comme souvent chez Tro-héol, centrée autour d’une trouvaille de construction. Ici, il s’agit d’un cadre de métal délimitant un espace cylindrique, qui peut pivoter dans toutes les dimensions de l’espace. Tantôt affublé de rideaux, tantôt d’un plancher pour les manipulateur, tantôt d’un décor dans lequel s’ouvre d’ailleurs un guichet qui fait une sorte de castelet, c’est presque la star du spectacle.

C’est en tous cas un outil très intéressant, qui permet énormément d’évolutions et situations de jeu, et des types de manipulation différents en fonction de la position réciproque des marionnettes et des manipulateurs. Il permet même une sorte de théâtre d’ombres très intéressant, où une toile tendue ayant des propriétés à la fois translucides et élastique permet d’imprimer en relief, depuis l’arrière, les objets ou les marionnettes qu’on y applique. L’effet produit possède une esthétique surprenante, et est très intéressant.

Cet élément central est entouré de boîte desquelles sortiront marionnettes et accessoires, le prétexte tout trouvé étant que la pièce commence par un déménagement de la famille dans sa ferme à la campagne…

Une écriture très didactique

Le défaut que l’on trouvera à cette œuvre est un défaut déjà présent dans d’autres pièces de la compagnie, et tient à l’écriture. La thématique de l’opposition au père, et de la résistance au « dressage » machiste d’un enfant qui se demande en boucle ce qu’est « devenir un homme », est traitée avec assez peu de subtilité. Certains personnages sont clairement là pour expliquer et commenter la chose. Le propos est très explicatif, didactique, abordé de façon explicite et frontale.

Il nous semble qu’il est dommage de ne pas laisser plus de place à la poésie, par recherche obstinée du sens, du message. Et qu’on peut faire confiance à l’intelligence des spectateurs, même et surtout celle des plus jeunes, pour échafauder une lecture du spectacle, qui ne sera peut-être pas univoque, mais qui n’en sera que plus forte car plus intime.

Cela étant dit, c’est un spectacle amusant, beau, très bien fait et très efficacement mis en scène, et c’est un plaisir de voir s’exprimer l’ingéniosité et la technicité de cette belle compagnie.

Le complexe de Chita a déjà fini ses représentations dans le cadre du Festival, mais continue une tournée qui va l’emmener à Huningue, Kingersheim, Rennes et bien d’autres lieux.

Mise en scène, écriture : Daniel Calvo Funes

Regard extérieur et ambiances son : Martial Anton
Collaboration à la dramaturgie et à la direction d’acteurs: Isabelle Martinez
Avec : Christophe Derrien, Sara Fernandez et Daniel Calvo Funes
Scénographie : Charles Ríos
Construction décors : Michel Fagon et Charles Ríos
Marionnettes : Daniel Calvo Funes, Steffie Bayer et Pierre Dupont
Création lumière : Thomas Civel et Martial Anton
Régie vidéo, son et lumière : Thomas Civel
Costumes personnages et marionnettes : Maud Risselin
Accessoires : Sara Fernandez, Thomas Civel, Rémi Gros
Facteur des masques : Daniel Calvo Funes
Regard sur le jeu masqué : Leonor Canales
Enregistrements sonores : Clément Braive
Séquences vidéo : Matthieu Maury
Journal de création : Louise Maffeis et Maud Risselin
Visuels : © Martial Anton

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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