Politique culturelle
Olivier Michel : l’identité de La Pop, c’est d’accompagner des projets artistiques qui s’emparent d’une question

Olivier Michel : l’identité de La Pop, c’est d’accompagner des projets artistiques qui s’emparent d’une question

24 septembre 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Olivier Michel est le directeur d’un lieu très particulier, La Pop. Un « Incubateur artistique et citoyen ». Il nous parle de la saison 2019/2020 qui sonne forcément juste.

J’identifie La Pop comme un lieu résolument actuel où la musique est moteur. Est-ce que c’est juste ? Est-ce que c’est comme ça que vous l’avez pensé ?

Oui. Je viens de la musique ; j’ai accompagné dans son développement la compagnie « les Cris de Paris » qui a très vite bifurqué sur des formes scéniques actuelles. Elle a fait appel à des artistes contemporains comme Clément Cogitore. Elle s’est tout de suite emparé des arts de la scène, de la chorégraphie, des arts plastiques. Et c’était d’ailleurs un des premiers ensembles de musique à faire ce genre de choses. Le projet de La Pop  s’éloigne de ce champ musical là, puisqu’en fait il n’y a pas de genre musical attitré ; tous les genres, toutes les pratiques musicales sont les bienvenues. Mais ça va bien au-delà. Ce sont soit des spectacles, des pop-conf, des installations plastiques qui interrogent notre rapport au son et à la musique.

Mais, pour vous le son doit revêtir une multiplicité de signifiants…

Là en l’occurrence nous sommes dans un café, il y a un bruit de fond. L’environnement sonore est quelque chose de très important dans des grandes villes comme Paris, où l’on subit plus que l’on ne se réjouit de cet environnement sonore. Cette question de la place du son, et de la musique dans la société, par exemple, sur la construction identitaire des gens, sur le rapport entre le pouvoir et sa façon de légiférer la musique… tout ça, ce sont des sujets qui nous passionnent. Et l’identité de La Pop, c’est justement d’accompagner des projets artistiques qui s’emparent d’une question.

Est-il arrivé qu’il y ait un concert au sens classique du terme à La Pop ?

Non. Le préalable, c’est qu’il n’y a pas de concerts à La Pop. Il y  a eu une fois un concert pour l’ouverture et à ma connaissance il n’y a pas eu d’autres concerts. La forme traditionnelle du concert ne nous nous intéresse que pour le rôle qu’elle peut jouer sur les auditeurs. Nous sommes dans une logique de prise de distances. Cela peut être des questionnements sociétaux, anthropologiques, philosophiques, scientifiques… Par exemple, la question de la vibration, du rôle de certaines fréquences. De l’impact, du son, sur les corps, sur  l’organisme, sur la psychologie. Nous sommes dans une démarche très ouverte. À l’échelle de l’individu, par exemple, on commence à émettre des hypothèses sur le rôle presque qu’anthropologique de la musique au sens où la musique serait probablement l’un des éléments qui participe le plus à la reproduction de l’humanité ; c’est à dire que la musique générerait un désir collectif qui ferait que l’on aurait envie de se reproduire ! C’est ce qui expliquerait le fait qu’il y ait une telle communion dans certains concerts. La musique a toujours été justement associée au désir. Donc, nous sommes quand même dans un dans un domaine où son rôle est en train d’être de plus en plus découvert.  Nous « utilisons » le prisme de la création artistique pour s’emparer de ces questions. Ce n’est pas seulement la musique, c’est aussi les sons. Il y a un continuum évident entre la fabrique du son et la musique.

En lisant un peu le programme, je me suis dis que, cette année peut-être plus que toutes les autres années, la Pop méritait son nom. Le 12 octobre, dans le cadre des « (Re)lectures » ! Anna Gaïotti et Julia Robert vont donner leurs versions du Bal des Laze, de Polnareff .

Pour les « (Re)lectures » au départ, on s’emparait, de matériaux, plutôt textuels qui avaient la particularité d’avoir des répercussions sur plusieurs genres artistiques. Il s’agissait de textes vraiment très connus. La première année, c’était Tristan et Iseult, et les deux années qui ont précédées, c’était Les Métamorphoses d’Ovide. L’idée était de questionner l’interprétation, le geste artistique. Là, ça renvoie vraiment à la musique. Nous avons voulu, cette année, faire évoluer la formule. Il ne s’agit plus de s’emparer d’un matériau textuel, mais d’une musique, c’est-à-dire d’un matériau qui n’est pas signifiant en tant que tel. L’enjeu, ça a été d’identifier des musiques. Notre thématique est : « les musiques d’émancipation des adolescents ». Comment les adolescents s’emparent des musiques pour, soit avoir une attitude de rébellion, soit s’identifier à des désirs ou des pratiques d’ordre plutôt sexuel, genré, ou politique, donc c’était vraiment, très large ! Et puis,  en rentrant plus précisément dans le sujet, on a identifié une sous-thématique, qui était la question des histoires d’amour entravées par des autorités, qui peuvent être les parents ou l’ordre social. En résumé, le carcan normatif contre lequel les adolescents en général se rebellent.

Nous avons  réuni quatre musiques de genre et de temporalités différentes. Je précise qu’on est toujours paritaire à La Pop. Pour ce cycle, deux musiques ont été écrites par des femmes. Une compositrice baroque, qui s’appelle Barbara Strozzi, une autrice, Bobbie Gentry et du côté des hommes,  Polnareff et Prokofiev.

Mais pour le cas du Bal de Laze, nous sommes dans un corps collectif. Tout le monde connait.

J’ajouterai que pour Polnareff et Bobbie Gentry, ce sont des musiques complètement narratives, quasiment des nouvelles.

Qu’est-ce que ça raconte ?

 Le sujet de ces quatre musiques est la passion. Des passions sexuelles, ou amoureuses qui  sont arrêtées par un tiers. Nous voulions montrer qu’une même histoire peut être reprise à différents moments de l’Histoire de la musique. L’enjeu était de repérer dans la masse des production où était « racontée » cette histoire.

Comment réunissez vous les artistes ?

Ils ne sont pas réunis au sens d’un duo. Par exemple, le 28 septembre, dans le cadre de la première « (Re)lecture », Rébecca Chaillon et Nicolas Worms ne vont pas travailler ensemble. Le  » Re  » de « (Re)lecture » est très important, Il y a deux versions, deux visions, du même matériaux.

Ce sont deux variations sur un même thème ?

Oui. Cela vient de l’idée de la partition en musique. Si on réunit deux musiciens et une partition, ce n’est jamais la même musique. Et cela peut fonctionner de la même façon. C’était vraiment ça le sens des « (Re)lecture » au départ, c’était à la fois de reprendre donc le « re », de reprendre un texte ancien, un matériau ancien, qui a eu des répercussions jusqu’à aujourd’hui. De présenter au public une vision, et montrer comment un artiste peut avoir son propre apport au matériau.

Est-ce que  les spectacles sont crées dans La Pop ?

Quasiment, exclusivement. Oui.

Alors comment vous articulez les temps de résidences et les temps de créations ? 

La Pop n’est pas ouverte en diffusion toute l’année. Les spectacles sont plutôt concentrés sur des périodes  : novembre-décembre, mars-avril. Le reste du temps, il y a autres choses que des spectacles. Il  y a des « pop-conf », des installations, des rencontres professionnelles, des repérages artistiques, les cycles de « (Re)lectures ».  Nous préservons le plus de temps de disponibilité du plateau, pour les équipes artistiques qui viennent travailler leurs créations à La Pop mais aussi  ailleurs.

Vous êtes quasiment un lieu de résidence alors !

C’est un lieu de résidence ! C’est un incubateur : Nous amorçons des projets, nous aidons des équipes artistiques à conduire leur projet jusqu’à leur création. J’ajoute que nous sommes systématiquement soit co-producteurs, soit producteurs délégués. Il y a donc un engagement fort ! Par exemple je rencontre beaucoup d’équipes artistiques. Je dit que c’est un incubateur non seulement artistique, mais aussi social. Parce qu’il y a énormément d’actions culturelles, de dispositifs menés auprès de scolaires, qui peuvent être des écoles primaires, des collèges. Je n’envisage pas un lieu de production artistique exigeant comme l’est La Pop, comme souhaite l’être La Pop, comme La Pop le défend sans ouverture vers les scolaires.

Ce que vous montrez, c’est de la création très contemporaine dans un angle qui est assez radical.

Oui, et puis pluridisciplinaire avec les publics qui sont différents à chaque fois, même si on a plutôt un public très  jeune

Mais également un public très professionnel.

Il y a pas mal de professionnels oui. Comme c’est un lieu de premières, et qu’on accompagne ces productions, l’idée c’est qu’elles circulent,  elles se diffusent. La plupart des spectacles qui sont accompagnés par La Pop se diffusent ; même  certaines « (Re)lectures » sont transformés en spectacle comme Callissto et Arcas de Guillaume Vincent, qui a été créé à La Pop, mais qui était repris ensuite au Théâtre national de Bretagne et en Amérique du Nord. C’est le cas aussi de  Paul/a Pi dont les (Re)lectures des Métamorphoses d’Ovide ont eu une vie après la Pop.

Pour avoir un public, il faut également avoir un lieu visible, et la Pop est une Péniche !

 On n’arrive pas à La Pop par hasard,  on ne passe pas devant !

Mais alors comment qualifiez vous vos publics ?

Je pense qu’on a quatre types de public. On a plutôt un public de quartier, on a un public plutôt familial pour certaines propositions, on a un public de gens extrêmement curieux, de personnes qui suivent les propositions que l’artiste, un public constitué du réseau artistique des artistes et puis y a les professionnels, ça c’est très important. Notre rôle, c’est que les présentations soient visibles auprès du réseau de professionnels, que les professionnels puissent découvrir ce travail et qu’ensuite ils puissent accueillir ces propositions dans leur lieu. Pour en revenir aux activités d’actions culturelles, nous n’imaginons pas, justement que l’on puisse faire un travail d’accompagnement d’artistes, de présentation de créations relativement exigeantes, sans qu’il y ait un énorme travail  auprès des scolaires, mais aussi  avec les assistants sociaux et des maisons de retraites.

Les maisons de retraites ? Comment faites vous avec les publics empêchés ?

Ce ne sont pas des spectacles, mais des dispositifs qui  s’emparent du son, comme matériau. Par exemple, les projets qu’on fait dans les lycées, c’est de sensibiliser les adolescents à l’acoustique d’un lieu. Nous allons  dans le lycée,  avec des réalisateurs sonores, on travaille avec Arte Radio ou  France Culture. Les lycéens sont ainsi formés à la fois à l’écoute, de leur environnement et à la réalisation de reportages sonores. Scéniquement, par contre, on travaille par exemple avec des classes constituées de gens malentendants, donc à partir des matériaux sonores. En tout cas, c’est pour nous essentiel d’adosser La Pop, qui est un incubateur artistique ; la mission d’être au plus près des populations qui sont éloignées de la création artistique.  Et aussi de s’emparer du son et de la musique comme un élément constitutif du parcours de vie en fait. Cette année, on a un autre dispositif qui s’adresse plutôt aux jeunes musiciens qu’on va accompagner dans la découverte de spectacles, où la musique est  moteur. On organise un workshop sur la dramaturgie de la musique qui sera animé par Jeanne Candel et Samuel Achache  du Théâtre de l’Aquarium, pour ces étudiants. L’envie est que ce dispositif s’ouvre aux autres champs culturels. 

Dernière question : quelle est la contrainte d’être sur un bateau ?

C’est une énorme contrainte. Pour un artiste, la première contrainte, c’est l’espace. Alors, l’espace est modulable, c’est-à-dire qu’il peut proposer une forme où tout est à plat, ou tout est en bi-frontal, quadrique etc. Il n’empêche que la péniche, c’est une cale qui fait 5 mètres de large, et un peu plus de 20 mètres de longs, et  2,5 mètres de hauteur sous plafond.  Donc autant dire que c’est un espace qui n’est pas du tout celui des plateaux de théâtre, de danse. Donc l’artiste a pour enjeu, quand il est accompagné par La Pop, de créer son spectacle dans le lieu, avec les contraintes du lieu, mais surtout, de penser l’adaptabilité de son projet à des plateaux standards.

Vous avez des envies de « plateaux standards »?

Oui, nous aimerions. Pour plusieurs raisons. Un bateau, ou une péniche, c’est un objet qui réclame une attention, une maintenance. Il a failli couler deux fois l’été dernier et ça a été une situation euh… clairement catastrophique. Nous avons dû retarder notre ouverture de saison. Nous avons eu des aides exceptionnelles à la fois de la DRAC et de la Ville de Paris. C’est quand même un objet assez délicat, imprévisible. D’ailleurs le mot « Pop » est une onomatopée au départ, c’est le bouchon de champagne. Avant c’était « La péniche opéra », donc on a gardé le « P » de « péniche » et le « op- » de « opéra ». Cela nous allait très bien, puisque c’est léger … mais c’est imprévisible. Aujourd’hui, c’est trop lourd de continuer le projet dans ce lieu, donc nous sommes à la recherche, de manière assez active, pour que le projet artistique et social se déploie dans un lieu en dur, avec l’idée aussi de renforcer le côté social du projet. Nous voulons nous adresser aux nouveaux-nés comme aux personnes âgées. Pour le cas des nouveau-nés, le fait de manipuler des sons permet d’accélérer les apprentissages des langues. Pour le grand âge, c’est différent, c’est plutôt un rapport à la mémoire qui peut être réactivée à travers des musiques familières.

 

La Pop, 61 Quai de la Seine, 75019 Paris

Tout le programme est ici

Visuel : ©Alex Bonnemaison

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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