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Evgeny Kissin confirme son statut de super-soliste avec l’Orchestre de Paris

Evgeny Kissin confirme son statut de super-soliste avec l’Orchestre de Paris

24 septembre 2019 | PAR Victoria Okada

Le retour de Evgeny Kissin pour l’Orchestre de Paris, les 18 et 19 septembre derniers, a marqué sa première venue à la Philharmonie. Pour cette occasion, il a offert une interprétation du deuxième Concerto pour piano de Liszt sous la direction de Robert Trevino. Ce fut une occasion de plus pour confirmer qu’il est avant tout un pianiste qui s’épanouit le mieux en solo.

Robert Trevino © Lisa Hankock

L’Orchestre de Paris a fait beaucoup parlé de lui avec une double ouverture — de la saison et de la série de concerts dirigés par des cheffes — puis avec la création du Concerto pour violon « Alhambra » de Peter Eötvös par Isabelle Faust. Il continue à créer un événement en invitant Evgeny Kissin à jouer pour la première fois à la Philharmonie de Paris. Les deux Concertos de Chopin qu’il a donnés à l’âge de 13 ans à la grande salle du Conservatoire de Moscou, ont subjugué le monde entier. Dès lors, il a bâti sa carrière avec des grands chefs à la tête de grandes phalanges, comme Karajan, Abbado, Ozawa et l’Orchestre Philharmonique de Berlin ou l’Orchestre symphonique de Londres. Mais au fil du temps, il a mué en tant que soliste. Son terrain de jeux, où il peut véritablement explorer son plein potentiel est la scène au milieu de laquelle est posé juste un piano. Jouer avec les autres musiciens, que ce soit en musique de chambre ou avec un orchestre, semble lui imposer des contraintes qui limitent son expression, et ce malgré sa technique et son inspiration hors commun.

Tel est le sentiment que plus d’une personne a ressenti fortement, le 19 septembre, en l’écoutant interpréter le Concerto pour piano n° 2 en la majeur de Franz Liszt, dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Son jeu, éblouissant, est toujours affirmatif, si bien qu’il « avale » parfois tout l’orchestre. Lorsque le piano doit passer au second plan pour privilégier le dialogue d’égal à égal entre les instruments, ou pour laisser certains pupitres s’exprimer de toutes leurs couleurs, la personnalité musicale de Kissin est si forte que même les musiciens confirmés de l’Orchestre de Paris s’éclipsent derrière des petites notes à caractère ornemental au clavier. Au moment de virtuosité où ses doigts parcourent toutes les tessitures du piano dans une somptueuse orgie orchestrale, ses idées vont parfois trop vite et il ajuste discrètement son jeu pour que l’ensemble suive le même chemin… Mais à part tous ces détails, il est là, non pas en tant que pianiste, mais en tant que musicien. Et il l’a montré probablement le mieux dans les trois bis : Widmung de Schumann/Liszt, deux Valses op. 64 n° 1 et 2 de Chopin. Il interprète la dernière pièce avec tant d’originalités, notamment dans le traitement du thème et sa progression harmonique auxquels il confère une épaisseur inhabituelle, surtout à la fin de la pièce, sans que la musique ne soit chargée de lourdeur.

Quant à l’orchestre, l’ouverture de Genoveva de Schumann au début du concert manquait quelque peu d’éclat, excepté un crescendo progressif que souligne Robert Trevino dans la dernière partie, qui éveille les sens et exalte l’esprit. Mais le chef et l’orchestre ont misé sur la Symphonie n° 11 en sol mineur op. 103 de Chostakovitch surnommée « L’année 1905 ». Tout au début et dans le troisième mouvement, les cordes à peine audibles sont d’une beauté à la fois sublime et inquiétante. Dans cette étonnante œuvre qui plonge ceux qui l’écoutent dans un état psychologique tour à tour léthargique et alerte, la direction de Robert Trevino n’est pas pour autant tragique (malgré le « programme » de l’œuvre), il y a même une sorte de clarté réjouissante dans le dernier mouvement. Ce ressenti est renforcé par la brillance des vents et la performance saisissante des percussions. Est-ce l’interprétation délibérée de la part du chef pour exprimer la réaction du peuple contre la tyrannie, comme suggère le titre de ce mouvement : « Le Tocsin » ? L’orchestre n’était pas aussi explicite pour trouver la réponse à cette question.

Visuel : Evgeny Kissin © Sasha Gusov ; Robert Trevino © Lisa Hankock

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