Théâtre

[FMTM IN] Un épatant Monsieur Tokbar: voyage poétique dans la mémoire d’une marionnette

[FMTM IN] Un épatant Monsieur Tokbar: voyage poétique dans la mémoire d’une marionnette

28 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Turak Théâtre pose ses valises pour le week-end au 20e édition du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières, avec sa dernière création, Incertain Monsieur Tokbar. Un vieil homme, ancien prof d’histoire, a perdu les clefs de sa mémoire. Il lutte pour retrouver le chemin de ses souvenirs, mais tout se brouille et ses souvenirs intimes se mêlent avec des personnages historiques. Avec une poésie visuelle et langagière caractéristique, le Turak propose un spectacle tendre et loufoque, avec une esthétique reconnaissable mais renouvelée. Un spectacle qui vous happe pour vous déposer sur les berges de contrées lointaines, où tout a la douceur d’un souvenir de jeux d’enfants.

La machine à produire d’étranges rêveries

Le Turak Théâtre est fondé en 1985 par Michel Laubu, qui signe depuis des spectacles où la poésie surréaliste se mêle aux jeux de langue. L’originalité esthétique des propositions du Turak réside dans le recyclage d’objets récupérés, transmués et amalgamés pour en faire des objets scéniques dont l’étrangeté tranche avec le caractère simplement quotidien des éléments reconnaissables qui les composent.

L’imagination au pouvoir, telle est la devise du Turak Théâtre ! Comme si tous les matériaux, textuels ou physiques, devaient subir une métamorphose pour rentrer en Turakie, le pays imaginaire où se déroulent toutes les histoires du Turak. Lorsque Michel Laubu se penche sur une histoire, il jette comme un voile d’étrangeté devant elle, pour poétiser les péripéties les plus ordinaires.

C’est très exactement le processus qui est à l’œuvre dans Incertain Monsieur Tokbar, qui a été co-écrit par Michel Laubu et Emili Hufnagel. Mais, la où le Turak se plaçait dans des scénographies plutôt resserrées et intimistes, Incertain Monsieur Tokbar tente l’aventure du grand format. Et y réussit avec brio.

Une histoire sensible servie par une langue poétique

Le fond du spectacle, c’est l’histoire, ou ce sont les histoires, d’un vieil homme, que l’on découvre au début du spectacle au pied de sa maison de retraite. Il cherche les clefs de sa motobylette, lutte pour s’y retrouver, échoue. On se rend vite compte que dans la mémoire du prof d’histoire à la retraite, tout n’est plus très clair. Les clefs ne sont que la métaphore des souvenirs qui se perdent, comme beaucoup d’autres images du spectacle, robinets qui gouttent ou journaux réduits en charpie par une tondeuse.

Dans son esprit, donc, se mêlent des souvenirs sans doute vrais, et des chapitres de l’Histoire qu’il a enseignés, voire des personnages tirés de ses lectures. Ainsi, sur scène, rien n’existe de façon bien certaine, pas même Monsieur Tokbar qui se dédouble en de multiples figures de lui-même. On imagine bien qu’Hannibal n’a jamais assisté à son mariage, mais il devient vite impossible de démêler le souvenir du fantasme… ce qui ouvre grand la porte à une poésie visuelle inventive et débridée.

La langue elle-même, employée dans le spectacle, a fait l’objet de remaniements géniaux. La proposition commence d’ailleurs par un exposé offert par Michel Laubu, qui, en guise de point d’entrée dans son univers, livre quelques passages de son En Cyclo-pédie à travers la Turakie. On est en permanence entre le trait d’esprit et la licence poétique, entre l’inventivité langagière la plus libre et le souci d’ouvrir de nouveaux horizons de sens et de sensible. Les voyageurs habitués de la Turakie en sont déjà familiers, mais c’est un délice chaque fois renouvelé !

Mise en scène et scéno au cordeau

Pour camper les aventures possiblement imaginaire de Monsieur Tokbar, deux grands murs – réversibles ! – ont été érigés sur scène avec des appareils électroménagers de type réfrigérateurs. Au fur et à mesure du spectacle, ils seront escaladés, des éléments s’en détacheront pour être utilisés comme accessoires. Derrière chaque porte, un objet, un souvenir, un instrument de musique, qui sait ? Peut-être doit-on lire cette débauche d’appareil producteurs de froid comme le garde-manger de la mémoire, la chambre froide dans laquelle se conservent les souvenirs.

La mise en scène n’hésite pas à convoquer des objets plus ou moins grands ou inattendus. En plus de la motobylette, on aura droit au passage d’une tondeuse électrique tirée par un attelage de chevaux montés par des cavaliers à la tête de poissons, un frigo-sous-marin ou un frigo-éléphant !

Tous les signes ne sont pas toujours clairs, tellement ils vont chercher loin dans l’extraordinaire, l’évocateur, le décalé. Ce n’est pas gênant, parce que cela fait partie de la poésie du spectacle… mais, tout de même, ce pantin de bois juché dans les cintres avec sa boule à facettes, quelle image surprenante !

L’utilisation de la musique est très importante, comme élément de rythme et de coloration du spectacle. Elle aussi est travaillée dans un genre qui est assez caractéristique du travail du Turak, pleines de cordes, avec des chants aux paroles inventées, des ritournelles qui restent longtemps en tête après le spectacle.

Bidouillages à tous les étages

On l’aura compris, l’inventivité plastique du Turak donne ici son plein potentiel. Comme la langue est faite de calembours, détournements et mots-valises, les objets sont amalgamés et métamorphosés de la manière la plus folle qui soit. Les portes de réfrigérateur sont des boucliers ou des ponts-levis, les montures des chevaliers peuvent être des jouets d’enfant avec un petit système de bascule qui les anime… Evidemment, le motif favori du Turak, l’emblématique robinet en laiton, est plusieurs fois utilisé, y compris dans des dimensions et pour des usages auxquels on s’attend peu !

Ce bricolage permanent crée un univers irréel qui invite au lâcher-prise et à la rêverie. Parce que tout surprend, plus rien n’est surprise, mais, du même coup, tout devient acceptable… Et c’est ainsi que l’on dérive dans des scènes moins réalistes les unes que les autres, qui sont la parfaite métaphore d’une mémoire en pleine recomposition.

En revanche, l’inclusion de vidéos dans le spectacle laisse assez dubitatif. La qualité des courts films d’animation en stop-motion n’est pas en cause : ils sont très esthétiques, parfaitement absurdes sur le fond, sur un fond musical très agréable… Mais on peine à leur trouver un sens, et ils cassent quelques peu la continuité du jeu et de l’attention, en la détournant trop fortement de la scène et des personnages.

Côté jeu, on ne fait pas mieux

Sur scène, les techniques convoquées sont variées : jeu d’acteur pour Michel Laubu en docte professeur, mais aussi beaucoup de masque, et un certain nombre de marionnettes. Le recours au jeu masqué ou marionnettique permet d’offrir une très grande galerie de personnages, mais aussi de multiplier les présences de Monsieur Tokbar sur scène : un dédoublement initial se fait lorsque qu’un second Monsieur Tokbar enfourche finalement la fameuse motobylette sous les yeux du premier, mais un jeu de poupées gigognes ira jusqu’à le reproduire en quatre exemplaires simultanés !

La manipulation est extrêmement bien faite, ainsi que le jeu. La voix très particulière de Michel Laubu, avec son accent roulant les « r », accompagne agréablement le récit, et dépayse à elle seule. Le jeu masqué est très bien maîtrisé, les intentions très nettes, l’expressivité au rendez-vous.

Un spectacle épatoufflant

Ce spectacle, dans l’ensemble, est épatant, et pour de nombreuses raisons.

Parce qu’il est complètement fou, d’abord, mais en même temps complètement cohérent avec lui-même, ce qui lui donne un pouvoir de déplacement du réel tout-à-fait considérable.

Parce qu’il allie merveilleusement poésie langagière et poésie visuelle, ensuite, en travaillant la matière d’une manière absolument inattendue mais toujours réjouissante, avec l’élégance de ne jamais se prendre trop au sérieux. Quelles belles images on retient de ce spectacle, comme ces lumières attrapées avec un filet à papillon, qui rempliront au fur et à mesure un bidon d’essence qui s’illumine d’autant… ou les doubles de Monsieur Tokbar qui surgissent les uns derrière les autres pour finalement souffler la dernière bougie qui éclaire la scène…

Parce qu’il se met à la portée de tous, avec un grand sourire, tout en effleurant pourtant des thèmes parmi les plus graves : la mort, l’oubli, la solitude…

Parce qu’il est, enfin et surtout, profondément émouvant. Et que la place qu’il se taille dans le cœur et les souvenirs des spectateurs, elle, ne risque pas de fuir comme les robinets de la Turakie…

Distribution

Ecriture, mise en scène Michel Laubu, Emili Hufnagel

Scénographie Michel Laubu

Dramaturgie Olivia Burton

Lumière Ludovic Micoud Terraud

Avec : Charly Frénéa, Simon Giroud, Emili Hufnagel (Caroline Cybula en alternance), Michel Laubu, Patrick Murys, Fred Soria

Avec les visites complices d’Eléonore Briganti et d’Olivier Dutilloy pendant les répétitions

Répétitrice Caroline Cybula

Régie générale et plateau Charly Frénéa, Fred Soria

Régie son et vidéo Hélène Kieffer

Compositeurs Fred Aurier, Pierrick Bacher, André Minvielle, Juliette Minvielle, Pierre Phalese

Musiciens, Interprètes Fred Aurier, Pierrick Bacher, Noémi Boutin, Jeanne Crousaud, André Minvielle, Juliette Minvielle, Fred Roudet

Construction masques, marionnettes Emmeline Beaussier, Géraldine Bonneton, Yves Perey, Audrey Vermont

Construction des décors les ateliers de la Maison de la Culture de Bourges et de la MC2-Grenoble

Accessoires Pierrick Bacher, Charly Frénéa, Simon Marozzi, Joseph Paillard, Fred Soria

Costumes Emili Hufnagel et l’Atelier des Célestins, Théâtre de Lyon

Films d’animation Pierrick Bacher, Patricia Lecoq, Timothy Marozzi, Joseph Paillard, Géraldine Zanlonghi

Administratrice de production Cécile Lutz

Chargée de production Patricia Lecoq

 

Mise en scène : Matija Solce ; Interprétation : Pavol Smolárik, Anna Bubníková, Ji?í N. Jelínek, Ivo Sedlá?ek, Matija Solce, Jan Meduna ; Scénographie : Marianna Stránská ; Photo : V. Brtnicky

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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