Théâtre

Comment dire le conflit, H2-Hébron de Winter Family

Comment dire le conflit, H2-Hébron de Winter Family

14 octobre 2018 | PAR Bertille Bourdon

Dans H2 Hébron, Winter Family fait entendre toutes les voix qui habitent les murs d’Hébron dans un dispositif théâtral audacieux. Une performance de haute volée qui cherche plus à éprouver le conflit qu’à l’expliquer. 

Ruth Rosenthal propose une visite guidée d’Hébron, la ville qui permet d’observer Israël et la Palestine au microscope, tant cette ville palestinienne de Cisjordanie ressemble au conflit. Parce qu’elle est la ville qui subit le plus d’implantations israéliennes illégales, elle est désormais séparée en deux quartiers : H1 est la partie palestinienne de la ville, H2 la partie des colons israéliens. Dans cette ville de 200 000 habitants vivent les colons et leur soldat par tête pour les protéger, des palestiniens que l’on spolie, et plusieurs observateurs, activistes européens, participant d’un genre de tourisme de conflit.

Pour approcher ce conflit, Ruth Rosenthal (elle est née à Haïfa, en Israël) et Xavier Kaine (ils forment ensemble le groupe Winter Family) a recueilli énormément de témoignages de ceux qui sont à Hébron, parce qu’ils y ont toujours vécu, parce qu’ils s’y installent, parce qu’il y font leur service militaire. Ce travail ethnographique à l’origine du projet pourrait faire de la pièce un théâtre documentaire qui tenterait de nous éclairer sur la situation. Mais, comment, dans un tel contexte, prétendre faire du documentaire ? Comment prétendre rapporter une esquisse de ce qu’il s’y passe ?

Ce n’est pas une pièce sur le conflit, c’est le conflit même qui entre au cœur de la narration. Il régit tout, sème le chaos dans les voix, heurte par sa violence, son débit irrépressible. 

Prenant acte de la vanité de l’entreprise, Ruth Rosenthal préfère prendre dans sa voix seule les 500 pages d’entretiens. La pièce est donc un monologue dans lequel les voix se mêlent, s’imbriquent tant, que le spectateur se perd. Sur le même ton, dans une même phrase, les témoignages des camps opposés se mêlent, amenant le chaos dans la narration.

Ce monologue se déroule comme une de ces visites touristiques de la ville, menée par plusieurs personnes à la fois. Nous aussi, nous en sommes, puisque au fil des mots, Ruth Rosenthal déploie la ville sous nos yeux, à mesure qu’elle l’érige de la surface plane de la scène sous la forme d’une maquette où se déroule une vie quotidienne rythmée par les violences, les meurtres, les contrôles aux check-point les jets de pierres, les crachats.

Le flot de ce monologue est tellement soutenu que ce n’est pas à une leçon d’histoire que nous assistons, malgré quelques repères clés (1929, un massacre antisémite, et 1994, un massacre perpétré par un colon dans la mosquée d’Ibrahimi qui structurent encore les relations dans cette ville). Ce n’est pas non plus un cours de géopolitique. Ce n’est pas une pièce sur le conflit, c’est le conflit même qui entre au cœur de la narration. Il régit tout, sème le chaos dans les voix, heurte par sa violence, son débit irrépressible. 

La question de la représentation des conflits était le sujet d’une conversation organisée plus tôt en septembre au théâtre des Amandiers, à laquelle a participé Winter Family : Narration des conflits, conflits des narrations.

H2 – Hébron jusqu’au 19 octobre au Théâtre des Amandiers – Nanterre.

Elle sera aussi du 13 au 16 février à la MC 93 de Bobigny.

Crédit photo : Shlomi Yosef

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