Fictions

« Sucre de pastèque » de Richard Brautigan : Un enchantement

« Sucre de pastèque » de Richard Brautigan : Un enchantement

14 octobre 2018 | PAR Julien Coquet

Poursuivant sa réédition de l’œuvre de Richard Brautigan, Christian Bourgois éditeur propose dans un double volume La Pêche à la truite en Amérique et Sucre de Pastèque, deux textes poétiques merveilleux.

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A penseMORT, le sucre de pastèque est la base de tout : on en construit des ponts, des fenêtres, des briques, etc. « A Sucre de pastèque les gestes étaient faits et refaits comme ma vie est faite de sucre de pastèque ». La vie y est douce : penseMORT, c’est ici et ailleurs. Tout est connu mais les éléments ne sont pas à leurs places, un perpétuel décalage crée un absurde poétique proche de L’Écume des jours de Boris Vian. Des divans sur les rives des rivières, des truites, partout, des rivières d’un centimètre de large que l’on traverse grâce à des ponts construits avec des pierres ramassées à grande distance et assemblées dans l’ordre de cette distance, des tigres exterminés et des statues de légumes : c’est cela, penseMORT.

Même si la vie est paisible à penseMORT, l’alcoolisme est présent et l’amour brise tout de même des cœurs. La mort ne tarde pas à faire irruption et à rompre cette illusion de candeur et de havre de paix. Le narrateur, qui cherche à écrire un livre, activité rare à penseMORT, sort avec Pauline. Délaissant Margaret, le triangle amoureux se demande comment gérer la situation. Dans Sucre de Pastèque, pourtant, l’histoire est plutôt secondaire. La beauté des images poétiques et des situations ainsi que la banalité des dialogues inscrivent ce roman dans l’absurde, le faisant tenir par la seule force de ses propositions merveilleuses.

Avant Sucre de pastèque se trouve La Pêche à la truite en Amérique, le chef-d’oeuvre de Brautigan. C’est avec ce titre qu’il a connu le succès. Il y est question d’un couple qui part à la recherche de l’Amérique, celle de Brautigan, faite de vastes paysages naturels plutôt que d’asphalte, de terrains vagues, de grands immeubles et de décharges.

« L’élevage de truites de penseMORT a été construit il y a des années de ça, quand le dernier tigre a été tué et brûlé sur place. Nous avons construit l’élevage exactement au même endroit. Les murs ont été élevés autour des cendres.
L’élevage est petit mais il a été conçu avec beaucoup de soin. Les bacs et les bassins sont faits en sucre de pastèque et avec des pierres ramassées à grande distance et assemblées dans l’ordre de cette distance.
L’eau destinée à l’élevage vient de la petite rivière qui se jette dans la rivière principale, plus loin, dans la grande salle. Le sucre qu’on utilise est doré et bleu.
Il y a deux personnes enterrées au fond des bacs de l’élevage. En regardant un peu plus profond que les jeunes truites, on les aperçoit allongés dans leur cercueil, les yeux ouverts derrière les portes vitrées. Telle était leur volonté, on a donc fait comme ça, étant donné que c’étaient eux les gardiens de l’élevage, en même temps que les parents de Charley.
L’élevage a un magnifique sol carrelé, et les carreaux sont assemblés avec une telle élégance qu’on dirait presque de la musique. C’est un endroit formidable pour danser.
Il y a une statue du dernier tigre dans l’élevage. Le tigre est en feu dans la statue. On est tous en train de la regarder. »

La Pêche à la truite en Amérique / Sucre de pastèque, Richard Brautigan, Christian Bourgois éditeur, 280 pages, 10 euros

Visuel : Couverture du livre

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