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Tadao Ando, vivre l’espace

Tadao Ando, vivre l’espace

14 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Le Centre Pompidou, dans le cadre de Japonismes 2018, expose cet automne un des maîtres incontestés de l’architecture contemporaine.

Quand Tadao Ando apparaît pour présenter son exposition monographique, un courant électrique parcourt l’audience. L’architecte-icône se présente simplement et commence immédiatement à parler de ses projets. Le cerveau directement relié à la main, chacune de ses explications est dessinée. Les cimaises se couvrent de ses croquis au feutre bleu, nous laissant hésiter entre la fascination d’observer le maître exposer sa pensée d’une façon à la fois instinctive et réfléchie, et le trouble de voir ces grandes surfaces blanches et immaculées dépossédées de leur pureté et de leur solennité muséale. Tadao Ando passe d’un projet à l’autre, ne suivant que le cours de sa pensée, et repart tout aussi vite, laissant les traces bleues de son passage et une émulation intellectuelle indéniable.

L’exposition du Centre Pompidou est la première grande rétrospective française de l’architecte et présente un panorama complet de son œuvre, partant de la maison Azuma à Sumiyoshi (1976) pour arriver au chantier en cours de la Bourse de Commerce de Paris (2019) via une sélection de cinquante projets. Au travers de 180 dessins, 70 maquettes, des documents aussi variés que des photos, carnets de voyage, dessins à la mine de plomb, montages vidéo, ou plans techniques, on découvre l’architecture par tous les moyens possibles de représentation. Seule manquerait une représentation en 3D, mais ce serait aller à l’encontre du cœur même de l’architecture de Tadao Ando, qui place le corps, l’humain, au centre de ses projets.

Ancien boxeur reconverti par passion à l’architecture, il se forme seul, observant et ressentant les architectures lors de ses voyages initiatiques autour du monde dans les années 1960. Si Le Corbusier est l’une de ses grandes influences, il puise également dans la tradition japonaise et dans les principes shintoïstes, et reste en lien constant avec les artistes de son époque. Ses premiers projets se posent en réaction à l’urbanisation galopante et à l’industrialisation. Son questionnement du sens de l’architecture l’amène à la conclusion à contre-courant de son époque que “ ce sont des hommes qui s’en servent, elle entretient des liens profonds avec le corps… il faut que l’architecture accueille la joie de vivre des hommes.” Il coupe donc ses maisons de la ville environnante, géométries de béton lisse en rupture avec l’architecture en bois traditionnelle, pour les ouvrir sur l’intérieur, créer un espace en lien avec l’homme, la nature, les saisons. Ses espaces épurés sont proches de l’abstraction, mais sont conçus pour vivre l’architecture. La lumière est l’un de ses matériaux majeurs, qui combinée avec le passage du temps fait vibrer l’espace et les corps.
Jusqu’à encore récemment au Japon, concevoir une habitation n’était pas considéré comme de l’architecture. Mais Tadao Ando a montré au monde, en plus d’élargir la vision de son pays sur son métier, que ces petits espaces de vie pouvaient concentrer une philosophie aussi raffinée dans leur conception que des espaces institutionnels.

Si son architecture est tout d’abord un rapport entre la lumière et la matière faite pour être ressentie physiquement et intellectuellement, une ouverture sur la ville vient s’y ajouter par la suite et cherche à lier les hommes entre eux. Tadao Ando crée des espaces interstitiels, des vides selon le concept japonais du ma, où le vide entre deux choses est une matrice génératrice de lien. Petit à petit les projets prennent de plus en plus d’ampleur, jusqu’à travailler à l’échelle du territoire, comme sur l’île de Naoshima. Depuis trente ans, le paysage de l’île est remodelé tant au niveau architectural que naturel, créant une déambulation sensitive et artistique entre terre, ciel et mer.

La scénographie de l’exposition, créée par Tadao Ando, reprend les éléments clefs de son vocabulaire architectural : le corridor amenant à l’espace principal, le mur, le pilier, la lumière naturelle filtrée par des ouvertures dans la matière dense. On déambule dans l’espace, d’un projet à l’autre, d’un temple à un musée. Il en ressort une conception humaniste et écologiste de l’architecture, ou plutôt de l’art de vivre l’espace, développée depuis les années 1970 et qui offre une réponse si pertinente aux problématiques actuelles de la vie urbaine.
Une belle leçon d’architecture faite pour toucher le cœur de ses visiteurs.

Tadao Ando, le défi
Du 10 octobre au 31 décembre 2018
Centre Pompidou – Paris

Visuels : 1- portrait de Tadao Ando – ©photo : Kazumi Kurigami / 2- Festival, 1984 – ©photo : Tadao Ando / 3- Eglise sur l’eau, 1988 – ©photo : Yoshio Shiratori / 4- Colline du Bouddha, 2015 – ©photo : Shigeo Ogawa / 5- Maquette de la Bourse de Commerce (en cours de réalisation), 2016 – ©photo : Tadao Ando Architect & Associates

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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