Théâtre

Diotime et les lions : un spectacle musical audacieux et profond autour de la vertigineuse question du désir

Diotime et les lions : un spectacle musical audacieux et profond autour de la vertigineuse question du désir

10 mars 2019 | PAR Sarah Kellal

 Au Phénix, scène nationale de Valenciennes, la compagnie Contour Progressif s’empare avec force, douceur et grande intelligence du très beau et intense texte d’Henri Bauchau, en nous offrant un spectacle dédié au jeune public qui élève l’imaginaire et s’adresse à tous. 

 

« Puisque tu es lion, sois le » *

Diotime est une fille. Elle descend d’une lignée de lions, ses plus anciens ancêtres. Étant fille, elle ne peut participer à la grande fête rituelle annuelle de combats avec les lions, réservée aux hommes. Diotime en a très envie et réclame furieusement d’en être. C’est Cambyse, son grand-père, un homme pourtant, garant des traditions ancestrales, qui accède à son tonitruant désir en l’autorisant à y prendre part. Accédant ainsi à une expérience fondatrice, dépassant l’interdit, Diotime se fraie un passage vers ce dit désir. Elle transgresse les frontières érigées autour d’elle, tant physiques que symboliques. Dans une lutte initiatique où se mêlent le plaisir et la souffrance, des sensations obscures, ravageuses mais lumineuses et transcendantales naîtront en elle, de celles qui accompagnent tout acte d’émancipation et de plongée dans l’accomplissement de soi.

 Cette plongée se déploie sous nos yeux à travers une forme hybride mêlant danse, parole, chant, musique et vidéoprojection d’objets et accessoires manipulés en direct. La danse et la musique s’élèvent au rang du texte et ces trois dimensions dialoguent et s’enrichissent mutuellement au plateau. Les enfants sont considérés comme des petites personnes, à qui l’on confie la capacité et le beau pouvoir de ressentir et de faire expérience sensorielle et visuelle de la traversée de Diotime. Sans chercher à illustrer, à faire comprendre, il est donné corps et chair aux images et aux évocations du texte.

Aux abords de la salle de spectacle et avant d’y pénétrer, nous sommes attendus par la narratrice, (jouée en alternance par Magda Kachouche et Mylène Benoit). Celle-ci confie aux enfants et aux adultes différents accessoires qui serviront à soutenir Diotime dans son échappée : flammes en cartons, cylindres reproduisant le rugissement des lions ou le bruit de la source… Avant de les maquiller au visage de traits rituels rouges, comme ceux qu’arbore Diotime.

Nous entrons.

La Narratrice, qui fait avancer le récit, se place au milieu de son « établi à images », actrice et public à la fois, tout près de nous. Elle fait apparaître une dimension picturale originale en manipulant formes, personnages de carton, loupe, couleurs etc, qui sont vidéoprojetés sur un édifice scénographique blanc. Une petite fille, fascinée, regarde, dans un va et vient entre ce petit théâtre et la scène, la magie opérer…

Un lion, ou une jeune fille, ou les deux, entre en scène. Présence « ani-humaine » déroutante. Le temps s’étire, le lion-enfant se déploie, danse son désir, le cherche, l’attise. Il/Elle nous regarde, nous dit des choses avec son corps. Instants hypnotiques où le désir trépigne, recule, fait des bonds. La lutte est déjà engagée. Céline Cartillier, qui danse, chante et interprète Diotime, déploie son corps ou plutôt ses corps : tour à tour Diotime, lion, père, grand-père, cheval, guerrière… Elle est une présence énigmatique, capable de se mouvoir avec douceur et force mêlées. Dans une lumineuse mélancolie, pugnace, l’enfance au coin de l’œil mais déjà un peu femme, multiple, elle alterne les rythmes, les pas, les souffles. Entourée d’une très belle lumière, véritable acteur elle aussi, qui accompagne l’enfant-lion dans l’obscurité et la lumière de son désir. Entourée et baignant aussi dans la musique, omniprésente, composée par Nicolas Devos et Pénélope Michel.

Que cherche-t-elle à rencontrer en elle, Diotime? Quelles pulsions s’unissent en elle ? Quelle ambivalence trouve chair et corps dans son combat? Cette guérilla avec les lions, hautement symbolique et éminemment psychanalytique devient mouvement. Elle balaie et transperce l’espace pour nous parvenir et c’est cela qui est beau: assister à cette métamorphose. On pourrait penser la matière trop complexe, trop sombre pour des enfants, mais Henry Bauchau, qui était poète, auteur, dramaturge et psychanalyste, écrit dans une langue suffisamment puissante pour que se dise quelque chose au delà du sens formel des mots. Et les enfants possèdent en eux ce savoir, silencieux ou non, sur la dualité qui, tous, nous fonde : le désir d’être libre, de s’émanciper mais aussi de s’ancrer dans son héritage, de s’y déployer. Les deux ensembles. C’est cet « ensemble » qui est un défi immense et qui s’incarne dans le spectacle.

Après une dernière danse, celle du combat, transe obscure et effrénée, Diotime, exsangue, se débarrasse de son costume de guerrière. Ses plaies, c’est dans le jardin de sa mère, antre de repos et de quiétude, qu’elle ira les panser/ penser. Et nous retournons nous aussi en ce recoin de nous-même, qui pour un instant plus ou moins long est un « chez soi ». Encouragés à chanter avec Diotime, à devenir chœur, nous l’entourons une dernière fois, petits et grands. « Puisque tu es, sois… » semble-t-elle nous dire.

En prenant le parti pris fort de conserver sans le modifier le texte de Bauchau, Mylène Benoît et Magda Kachouche s’emparent d’un sujet dense et périlleux pour un jeune public. Elles parviennent à ne pas passer à côté de la complexité et de la force symbolique du propos tout en offrant aux jeunes spectateurs d’entrer dans la transe avec douceur. Il en fallait, de la sensibilité, pour amener Diotime et les lions jusqu’au territoire imaginaire des enfants. (à partir de 7 ans)

* Diotime avec les lions. Henri Bauchau, 1991. Extrait.

Le site de la compagnie Contour Progressif

 

Où et quand voir Diotime et les lions:

 
 

Crédit photo: Patrick Berger

 

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Sarah Kellal

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