Théâtre
Des femmes bien décevantes aux Amandiers

Des femmes bien décevantes aux Amandiers

05 décembre 2011 | PAR Emma Letellier

Le spectacle de Wajdi Mouawad, Des femmes, présenté à Avignon en juillet 2011 ( voir notre article) a entamé une tournée internationale. Il est à l’affiche du Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 18 décembre. Les Trachiniennes, Antigone et Electre se jouent en alternance et en intégrale dans une traversée de plus de six heures.

Trilogie organisée à partir des tragédies grecques de Sophocle, Des femmes travaille à l’éloge de la femme pour les vertus de résistance, de courage, de clairvoyance et d’authenticité qu’elles cultivent dans l’ombre de héros bien souvent abusés par leur virilité. Héraclès, Créon et Egisthe, chefs de clans se trouvent aux prises avec des voix de femmes qui s’élèvent contre leur autorité. Héraclès, le premier est victime de l’amour de son épouse Déjanire. Ayant découvert l’infidélité de son mari, elle tente de regagner son cœur par un stratagème qui se révèle fatal. Quant à Créon, il doit affronter sa nièce Antigone, rebelle à son devoir ainsi que Tirésias, sagace devin, interprété ici par une femme, qui lui manifeste par sa clairvoyance, son erreur. Enfin Egisthe tombe sous le coup de la haine vengeresse d’Electre qui lui reproche le meurtre de son père Agamemnon.

Or loin de conquérir une victoire à travers une geste héroïque, ces trois femmes subissent autant que les hommes, le joug d’une destinée éminemment tragique. C’est cette erreur de jugement, fatale aux héroïnes comme aux héros les plus valeureux , qui intéresse Wajdi Mouawad, curieux de mettre en lumière « la révélation des aveuglements. (…) la violence de ce que signifie se connaître ». Les tragédies de Sophocle enquêtent sur ce moment particulier où le personnage se reconnaît pour ce qu’il est.

Malheureusement, ce propos absolument atemporel dont la portée résonne avec force à nos oreilles est largement desservi par la mise en scène. Alors que la traduction de Robert Davreu rend, sans l’appauvrir, sa souplesse et sa poésie au texte de Sophocle, les costumes et la direction d’acteur confèrent au spectacle une absence de relief particulièrement agaçante. Tout se passe comme si le fade, en lieu et place de neutralité, guidaient le choix des tenues, des maquillages, des lumières et des éléments du décor. Les robes des filles ont l’air de sacs, les maquillages grossiers sont dénués de signification, les lueurs sont ternes, la tenture du fond, élément central du décor consiste en un voilage de plastique particulièrement glacial, la skéné enfin, est revêtue d’un tissu sans couleur et informe, qui achève d’inscrire la scène dans une tonalité insipide et de desservir le réveil cathartique. Ainsi la reproduction de l’espace théâtral antique, avec son orchestra et son proskenion perd-elle de son éclat par le souci de réalisme qui s’y superpose. En outre, alors que l’Electre est magnifiquement servie par Sara Llorca, animée, intense et vraie, l’ensemble de la production est contrariée par une tentation de la neutralité qui tend à l’apathie : le jeu des acteurs semble régi par une pratique de l’imitation qui rend très peu sensible le cri désespéré des héroïnes.

Le chœur parvient cependant à trouver avec justesse sa place dans cette mise en scène composite qui oscille entre atemporalité et inscription dans notre époque, théâtralité et réalisme. La musique est celle de Bertrand Cantat. Elle transporte le spectateur dans  un grand frisson de rock. La batterie et les guitares nous émeuvent dans ce qui s’apparente à un concert en live. La voix d’Igor Quezada en alternance avec celle Bertrand Cantat épouse avec force et profondeur celle des protagonistes. Et le choeur antique trouve ici une représentation formidablement contemporaine.

Un spectacle en demi-teinte donc, et avouons-le bien décevant, ne serait-ce la dernière proposition. Avec Electre, l’intensité de Sara Llorca, la chaleur des couleurs et l’omniprésence de la terre boueuse dans laquelle s’enlise l’héroïne, Wajdi Mouawad parvient à nous émouvoir tout en nous laissant entrevoir ce à quoi les deux premières pièces ont échoué.

Best of de Louise Attaque, nostalgie quand tu nous tiens
Larousse au pays de la gourmandise pratique.
Emma Letellier

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