Théâtre

Denis Podalydès sonde la monstrueuse dualité des hommes

09 janvier 2010 | PAR Christophe Candoni


Denis Podalydès est une des figures principales de la merveilleuse troupe de la Comédie-Française où il est sociétaire depuis 2000. Il y triomphe en ce moment dans
L’Avare de Molière et La Grande magie d’Edouardo de Filippo. En plus des tournages pour le cinéma, de sa mise en scène de l’opéra Fortunio à l’Opéra Comique il y a un mois, il donne actuellement à Chaillot Le Cas Jekyll, un texte écrit par la romancière Christiane Montalbetti d’après Robert louis Stevenson. La pièce a été créée et jouée à la Maison de la culture d’Amiens en mai dernier. Denis Podalydès se met en scène sous le regard complice de sa fidèle équipe artistique constituée d’Eric Ruf, Emmanuel Bourdieu, Christian Lacroix, tous déjà présents pour le succès de Cyrano de Bergerac au Français.

cas-jekyll-image-1Une ombre s’avance sur le plateau sombre de la salle Gémier, dans la brume londonienne marche un homme, un gentleman en apparence, interprété par Denis Podalydès, seul en scène et pourtant « en étrange compagnie » dit-il. La formule résume en réalité les deux identités indissociables contenues chez l’individu. Le docteur Jekyll possède les traits d’un homme ordinaire, parfois simplet, dans son costume à carreaux marron, son cartable en cuir à la main, autant d’éléments qui résument sa petite vie étriquée. Pourtant, derrière ce costume social existe une sorte de savant fou qu’on voit déchirer ses carnets, boire des potions, chez lui, dans sa chambre d’un chic usé…Ce personnage tente de nous expliquer, dans une sorte de conférence, sa folle démonstration à la fois pleine d’humour, inquiétante et totalement démente. Il fait le récit d’une expérience scientifique qu’il a réalisée sur lui-même : devenir quelqu’un d’autre ou plutôt extérioriser une part caché de lui.

Après un prologue un peu longuet, Denis Podalydès fait surgir le Hyde qui est en lui, d’abord, par une transformation physique limitée : l’apparition subite d’une grosse main velue. Mais ce qui intéresse avant tout l’acteur, c’est de faire entrevoir par son jeu rapide, fiévreux, physique (et non l’artifice d’un masque par exemple) l’abandon de la première identité de Jekyll et l’imminence surprenante de Hyde qui peut surgir à tout moment, dans un rire ou un cri démoniaque, au détour d’une phrase, d’un mot, d’un geste. C’est à travers ses moments que Podalydès devient sidérant de virtuosité dans l’exécution de cet exercice de style et réalise un solo maîtrisé et brillant. Il se laisse progressivement envahir par la zone d’ombre de Jekyll jusqu’à s’abandonner à une certaine monstruosité incontrôlable. Il se dédouble littéralement avec évidence. Jekyll entre en dialogue avec Hyde : « Tais-toi, ce n’est pas encore l’heure que tu parles » lui dit-il avec ironie, puis c’est le conflit, la prise de pouvoir du mal et la lutte entre les deux entités d’un même homme, chorégraphiée avec grâce par Cécile Bon.

On imagine le plaisir de l’acteur à jouer un tel rôle à double facette ; on voit Denis Podalydès devenir quelqu’un d’autre en atteignant la jouissance, l’humour, le désarroi…La grande force de l’incarnation complexe de l’acteur, c’est qu’il ne joue jamais une facette puis l’autre : il adopte la démarche de Hyde, personnage de l’ombre et de l’errance nocturne, qui se raconte cédant à des pulsions mauvaises comme « donner un grand pain dans la gueule » à une passante, cogner un vieillard ou terrifier une fillette, et qui garde pour preuve des enregistrements des cris d’horreur de ses victimes sur magnétophone. En même temps, on voit derrière la jouissance du mal, la figure pathétique de Jekyll brisé et incapable de reprendre la main. Il se laisse envahir par Hyde jusqu’à ne plus pouvoir s’en défaire et devient une vieille bête puante et poilue qui défèque dans l’appartement et meurt avec elle.

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Il manquait Avignon à la carrière de l’immense acteur qu’est Denis Podalydès, ce sera chose faite cet été puisqu’il jouera Richard II de Shakespeare dans la cour du Palais des papes.

Le Cas Jekyll, du 7 au 23 janvier, du mercredi au dimanche, Théâtre national de Chaillot, salle Gémier, 1 place du Trocadéro, 16 arr. 01 53 65 30 00.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “Denis Podalydès sonde la monstrueuse dualité des hommes”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    Podalydes dans la cour d’honneur! vivement juillet! C’est vrai qu’il est un habitué des lectures sous les cigales mais jamais vu sur les planches du In…bonne nouvelle!
    Merci pour tes articles.

    janvier 9, 2010 at 19 h 28 min

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