Théâtre
« demain arrive (je suis une autre toi) »: l’empathie à l’épreuve de la rue

« demain arrive (je suis une autre toi) »: l’empathie à l’épreuve de la rue

03 octobre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

La dernière création de la ktha compagnie, demain arrive (je suis une autre toi), pose une démarche autant qu’elle constitue un geste artistique. Son dispositif se remarque de loin: un cube servant de gradins, planté au milieu de l’espace public, où le public prend place. Il ne s’agit pas tant, pour les interprètes, de jouer que de raconter: le texte, habile patchwork de faits qui auraient pu passer pour insignifiants pris isolément, est adressé frontalement au public, les yeux dans les yeux. Et, soudain, le monde se dérobe, la rue glisse, la ville devient panoramique. Un spectacle qui interpelle le spectateur, qui épouse la rue, qui donne envie de tendre la main vers les autres. Le théâtre de rue dans son versant politique et généreux.

Jouer, finalement et malgré tout. Comme tous les autres spectacles en ces temps d’épidémie, demain arrive (je suis une autre toi) a vu son calendrier de diffusion très perturbé. C’est donc un spectacle plus jeune qu’il n’aurait dû être que l’on découvre dans les rues de Paris… à la faveur d’un festival qui a brutalement disparu pourtant, Frontière(s) // La Grande Tablée organisé par la MPAA, annulé la veille de son ouverture par décision de l’autorité préfectorale… demain arrive (je suis une autre toi) ne doit d’avoir joué qu’à un coup de chance, un classement administratif qui lui a permis d’échapper à l’hécatombe.

S’installer dans l’espace de la ville

Sachant cela, on n’en mesure que mieux la chance que l’on a de prendre place à bord de cette structure singulière, ce cube gradiné fait de bois et de métal, qui est planté là sur une place du XXe arrondissement de Paris, son côté ouvert face à un commerce fermé. Ce dispositif impressionnant, c’est un vaisseau davantage qu’un écrin: s’il est vrai qu’on y est accueilli avec tout le savoir-faire d’une compagnie qui a beaucoup réfléchi à ce que veut dire jouer dans la rue, et qui a prévu thé chaud et plaids, il reste un lieu de passage, ouvert sur le monde et sur ses vents, ouvert à l’accident. Un dispositif, surtout, qui érige la ville toute entière en scène, puisque, par convention, tout ce qui est offert au regard du public depuis l’endroit où il se tient peut constituer l’espace de représentation.

Au-delà de l’accueil, et au delà des gradins posés à même le trottoir, on retrouve dès l’amorce d’autres marqueurs forts du travail de cette compagnie de théâtre de rue si attachante. Les cinq interprètes se campent face aux gradins, et établissent un contact visuel franc et prolongé avec chaque membre du public. Une façon de casser certaines conventions du théâtre, d’affirmer qu’une rencontre va avoir lieu, que le quatrième mur n’existera pas une seconde, que chacun.e est concernée.e par ce qui va se jouer, à égalité avec les autres, sans hiérarchie symbolique et sans distinction scène/salle.

Le texte comme pont entre le réel et le poétique

Le texte est adressé frontalement donc, pas dans un jeu d’incarnation – du moins, pas essentiellement – mais sur un mode très narratif. Il est d’ailleurs porteur, dans son écriture même, de ce parti-pris, puisque l’interpellation « Je te raconte! » revient de façon cyclique dans la bouche des interprètes. Les répétitions sont une des marques de l’écriture, qui permettent un retour à l’histoire qui en constitue la colonne vertébrale, celle d’une femme migrante poursuivie par la police, fauchée par une voiture, qui refuse de donner son nom au moment de mourir.

Comme une galaxie, le texte organise autour de cette histoire un défilé d’anecdotes qui n’en sont pas, de personnes et de situations qui témoignent elles aussi du réel, de sa dureté, et de l’incommensurable addition des petites dissidences, des actes de résistance au monde tel qu’il va. Se dessine un réseau d’élans, de solidarité, d’échos, qui tisse des ponts entre des individus qui souffrent mais trouvent encore la force de rester droits, de ne pas s’humilier devant un monde inique et cruel, qui ne leur fait aucune place.

Un texte qui, pour être ancré dans le réel, n’en oublie pas d’être poétique. Parce que le glissement permanent d’un pronom à un autre, du « je » au « il/elle » en passant par le « tu » est un joli artifice pour nnnihiler la distanciation et rendre leur égale dignité à toutes les vies comme à toutes les parties prenantes de la rencontre théâtrale. Parce que cette femme, qui meurt dans les bras de ce policier, cette femme est « nombreuse ». Parce que jamais le propos n’est voyeur, ni sordide, ni ne se noie dans le pathos, alors qu’il pourrait facilement tomber dans ces travers. Parce qu’au contraire, il tire vers le haut, il ouvre et il grandit. Une poésie de l’intime, qui vient de la lente identification de chaque spectateur et de chaque spectatrice avec les personnes dont un morceau de vie est narrée. Une poésie de la relation, au fur et à mesure que le lien se renforce entre les interprètes et les membres du public.

Des interprètes infiniment présents

Des interprètes qui portent le texte avec conviction et justesse, qu’il s’agisse de raconter l’autre-qui-est-moi ou qu’il s’agisse de l’incarner brièvement – selon une nouvelle convention qui pourrait être: je peux l’incarner, je peux t’incarner, puisque je suis une autre toi. Chacun.e peut reprendre le flambeau et porter la parole des autres. Les interprètes sont extrêmement présents, ouverts à tout ce qui arrive autour d’eux, attentifs à l’espace qu’ils traversent autant qu’à la relation qu’ils établissent avec les personnes présentes, qu’elles soient assises dans le public ou qu’elles soient en dehors.

Les artistes ont en plus travaillé selon le protocole propre à la ktha: chacun.e connaissant l’intégralité du texte et pouvant en prendre en charge n’importe quel passage, dans une représentation dotées de règles qui autorisent paradoxalement une grande liberté d’improvisation. Cela les amène à une grande attention, à une connexion plus vive avec le texte et un enracinement plus vrai dans le présent de la représentation.

Difficile de ne pas se laisser haper par cette adresse directe, par ces hommes et ces femmes qui osent se tenir sur ce trottoir, face au public, pour porter ces paroles dont ils ne veulent pas qu’elle s’éteigne quand la voix de celui ou de celle qui l’a en premier proférée finirait par se taire.

Être spectateur du monde qui défile

Et pendant tout ce temps, le monde glisse. Car le cube pivote, insensiblement, de sorte qu’on ne s’en rend d’abord pas compte. Mais il pivote bel et bien. La perspective s’ouvre, le mur devant lequel ont joué les 5 premières minutes se dérobe, la ville toute entière est le décor dans lequel la parole résonne. A 360 degrés, avec tous ses habitants, tous ses commerces, tous ses accidents. Les passants sont salués, invités à rester, invités à devenir complices; les riverains se mettent à leurs fenêtres, rigolent, applaudissent; c’est toute la vie qui traverse la ville qui est invitée à la représentation, car la représentation se fait avec la ville, réellement avec. Elle est plus qu’un simple décor. Elle est associée bien plus qu’elle n’est utilisée.

Cette perspective qui tourne, c’est toute une métaphore, celle du monde qui continue de tourner, du monde qui s’enfuit et se dérobe, mais aussi du monde qui s’ouvre et que l’on rédécouvre. Tout un jeu d’observation se construit au fur et à mesure du changement de point de vue, une accumulation de détails changés dans l’environnement, d’abord inaperçus, puis qui atteignent une masse critique au-delà de laquelle on ne peut plus ignorer la transformation. Une façon d’appeler à mieux regarder, à ne pas survoler, à ne pas s’assoupir. Une façon aussi de rendre manifeste la réalité du moment de bacule, la vérité de ce que chaque petit détail isolément n’est presque rien, mais qu’ajouté à plein d’autres petits détails il a le pouvoir de faire basculer la perception que nous avons du monde.

Un spectacle juste, humain, et intelligent

Tout fait sens donc dans cette proposition, où, en plus, les interprètes doivent se relayer, invisibles, à la manivelle – il n’y a pas de moteur pour animer la rotation du cube!

Qui a eu la chance de voir (nous), le spectacle précédent de la ktha, pourra trouver le texte moins poétique, l’expérience moins intime. Mais il est indéniable que la générosité est la même, et le souffle, et l’inventivité. Que de l’ensemble de la proposition se dégage une humanité forte, un regard sensible posé sur le monde, une façon élégante de révéler l’espoir sous les dehors laids et cruels de la société contemporaine. En somme, une autre narration du réel, tournée vers la vie et vers la joie.

Parce qu’on a toujours à gagner à ne pas regarder le monde par les yeux des chaînes d’information en continu – la vie est plus belle quand on se pose au milieu de la rue, plutôt que devant BFM TV.

Un spectacle à découvrir, d’autant plus indipsensable si on a jamais vu une oeuvre de la ktha!

Du 29 octobre au 6 décembre, Art’R, Lieu de fabrique itinérant pour les arts de la rue, devrait permettre l’organisation d’autres représentations… à suivre!

Mise à jour du 12 octobre 2020 : du 25 au 27 mai à la Scène Nationale de l’Essonne

 

Création collective de la ktha compagnie: Cécile Bock, Marie-Julie Chalu, Chloé Chamulidrat,
Suzanne Gellée, Michael Ghent, Laetitia La?orgue, Yann Le Bras, Maël Lefrançois, Guillaume Lucas, Lear Packer, Yoli Qii, Youna Sevestre, Nicolas Vercken, Mathilde Wahl

 

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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