Théâtre
« Berck Plage », le rivage où la réalité se fragmente

« Berck Plage », le rivage où la réalité se fragmente

03 octobre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Berck plage, de la compagnie Play – Mélanie Martinez Llense, est un geste de reconstitution tout autant que de déconstruction, face au vertige ressenti devant l’acte insensé. Pièce performative autour d’un infanticide, et de l’irréconciliable gouffre ouvert entre les points de vue sur le drame : sorcellerie, psychiatrie, sociologie, vérité judiciaire et discours journalistique, c’est de ce kaléidoscope que traite en fait la pièce, ainsi que de notre réaction à nous, regardeurs et voyeurs. Un dispositif léger, le parti-pris de la participation du public, la diversité parfois un peu vertigineuse des propositions de mise en scène, tels sont les axes forts de ce geste artistique qui dit l’irréductible complexité de ce que nous appelons le réel.


Comment rendre sensible au théâtre l’impensable, ce qui échappe à la rationalité, ce qui sort tellement de l’ordinaire qu’il nous laisse comme hébétés ?

Cette interrogation, finalement, est vieille comme le théâtre. S’il ne singe pas le réel mais donne à voir au travers de lui pour atteindre à une nouvelle clarté, pour offrir un point de vue original et décalé, pour autoriser une nouvelle intelligence du monde, plus fine, plus complexe, alors le théâtre est comme un voyage hors de soi pour se confronter à d’autres possibles.

Berck Plage est un exemple extrême et surprenant de cette fonction du théâtre. Parce qu’il prend le parti de n’en prendre aucun, ou plutôt de les prendre tous. Parce qu’il décompose et recompose la réalité selon le prisme de mille points de vues différents. Parce qu’il ne cherche pas à expliquer, mais juste à révéler à quel point l’accident est parfois inexplicable.

D’une tragédie hors normes, un infanticide dont le scénario est empreint de l’étrangeté la plus déroutante, la pièce, qui est également performance, s’empare à bras le corps. Il s’agit d’un événement « vrai », qui ne peut pas laisser indifférent.e – qu’on soit parent soi-même ou qu’on ne le soit pas, on est toujours au moins l’enfant de parents qui nous ont donné la vie. Il y a donc quelque chose d’universel au sujet. En même temps qu’il y a un abîme insondable : comment réconcilier l’incommensurable déchirement que doit constituer ce geste, avec ce mot inconcevable que la mère inscrit le jour même dans son journal intime : « Rien ».

Tour à tour, neuf points de vue différent viendront construire, petit à petit, un prisme de lecture complexe, sur le modèle de la reconstitution, comme dans une enquête policière. Par pour trouver une vérité, mais pour montrer au contraire la coexistence des vérités : le point de vue du journaliste n’est pas celui de la justice qui n’est pas celui de la mère. Forcément, chaque personnage est constitué par une fonction sociale qui construit et conditionne sa propre lecture. La pièce joue donc beaucoup sur la distanciation: sans cesse, il est rappelé que l’on observe, que l’on se tient à l’extérieur, que l’on change d’angle, que l’on examine, qu’il ne s’agit pas d’incarner ou de représenter, mais, bel et bien, de reconstituer.

La révélation de ces distorsions fonctionne d’autant mieux que le geste de la mère échappe à toute réduction rationnelle : une femme d’une intelligence aiguë qui se croit maraboutée, à la lisière de la schizophrénie et de la sorcellerie, avec l’ombre de Médée et des croyances africaines qui se dressent à l’arrière-plan, aucune approche n’est à elle seule suffisante, aucune explication ne saurait être donnée définitivement. De cette béance, le spectacle se nourrit.

Mélanie Martinez Llense n’a pas seulement écrit et mis en scène le spectacle, elle est aussi la seule comédienne en scène, face au public et avec lui. Avec un naturel confondant, elle explique son cheminement face à son matériau, fait et défait les tableaux qu’elle va habiter, parfois en y invitant des membres du public, parfois seule. Elle joue son propre rôle, à la fois au présent et au passé, renforçant ainsi l’ancrage de son propos dans le réel. Elle met en scène en direct, dirige ses comédiens plus ou moins volontaires. Elle joue également certaines scènes clés, en donnant à voir une incarnation de F.K., la mère infanticide, qui est un personnage bien trop complexe pour être réduit à ce seul groupe nominal. L’interprète est parfaitement à l’aise, négocie les improvisations sans fausse note, module son jeu depuis une tonalité tranquille et presque nonchalante jusqu’à des violences paroxystiques. Fascinante, rassurante ou glaçante, selon le besoin.

On est extrêmement séduit non seulement par le sujet, mais aussi par son traitement dans l’écriture kaléidoscopique, syncopée, qui oscille entre le réalisme et le radicalement étrange. Et ceci reste vrai même si quelques choix restent assez mystérieux, comme celui d’insister lourdement sur une compétition de cross organisée à Berck Plage, qui ne vaut que pour le contraste supplémentaire qu’il crée : on comprend mal pourquoi le moment s’étire autant, est autant souligné par la mise en scène. Cette dernière n’est pas toujours complètement lisible non plus : si, par exemple, on comprend aisément que le « point de vue du journal intime » peut être matérialisé par des phrases projetées dans l’espace théâtral – qui embrasse la totalité de la salle – on a davantage de mal à comprendre pourquoi les projecteurs sont juchés sur des voitures électriques…

Mais, au final, peut importe. Ce qui importe, c’est la complexité, c’est le vertige, c’est la sidération, finalement. Car l’acte infanticide nu sidère d’emblée, et, finalement, à essayer de jeter la lumière sur geste, l’irrationalité du scénario et l’inconciliabilité des points de vue sidère de nouveau, même si d’une façon différente. On touche là au vertige qui saisit l’esprit qui ne peut plus déchiffrer, car la réel n’offre plus prise au calcul rationnel.

Cela se traverse dans les tripes au moins autant que cela se traverse dans la tête. Tout le long du spectacle, le public est baladé entre (tentative de) compréhension et (ressenti des) émotions. Ca secoue. C’est fort. Cela fissure l’image trop lisse et trop uniforme que nous nous faisons souvent du réel, cette chose faussement monolithique dont la consistance nous semble très souvent indiscutable.

Si fissurer les préjugés et les impensés est une bonne chose, alors Berck Plage est un marteau-piqueur d’intérêt public.

C’est à voir, en tous cas, sans hésitation. Les 6, 7 et 8 octobre au théâtre de Vanves, et les 14 et 21 novembre à la Ferme du Buisson à Noisiel.

Conception & Interprétation Mélanie Martinez Llense
Scénographie& vidéo Clarisse Tranchard
Lumière Emmanuel Valette
Son Elisa Monteil

Chorégraphie & 3ème oeil Isabelle Landié

Assistante à la mise en scène Claire Lapeyre Mazerat

Soutien en production Das Plateau aux Ulis – Espace culturel Boris Vian, le 104 / Centquatre, le Point Ephémère.

Visuel: (c) Cie Play

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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