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« Abnégation » au Monfort : histoire de corps et de « décorps »

« Abnégation » au Monfort : histoire de corps et de « décorps »

03 octobre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

Première pièce d’une trilogie écrite par Alexandre Dal Farra, sur le pouvoir et la corruption au Brésil, Abnégation, mise en scène par Guillaume Durieux est visible pour la dernière fois, ce soir à 20h au Monfort

Plongés dans le noir 

La pièce commence avec la salle plongée dans le noir, nos sens tenus en alerte par une voix de femme chantant des paroles en portugais qu’on ne comprend pas. Cette entrée en matière pourrait servir d’analogie pour toute la pièce. En effet, bien qu’une mise en contexte nous permette de savoir qu’on se trouve au Brésil, le reste des enjeux du spectacle se déroulant devant nos yeux reste bien mystérieux. Ainsi, la scène réunit cinq personnages : Paolo (Eric Caruso), José (Alain Fromager), Jonas (Thomas Gonzalez), Flavia (Florence Janas) et Celso (Stanislas Stanic). Cinq personnages qui ne cessent de parler de « l’événement », de « l’accident », dont on ne cernera jamais tout à fait la nature. 

D’ailleurs, la nature de leurs relations, elle aussi, reste particulièrement brumeuse. Tour à tour, ils prétendent se connaitre depuis toujours, puis, se rencontrer pour la première fois. La pièce entière se construit, de fait, sur un hors-champ narratif, rempli de non-dits, qui engloutissent les personnages, tout comme, nous, spectateurs. Il y a bien sûr, ce hors-champ originel, « l’accident », mais nous sommes aussi surpris, au fur et à mesure, de découvrir les fragments d’un passé en commun liant les personnages, les uns aux autres. Feignant l’indifférence les uns face aux autres, des histoires d’amour et de haine les rassemblent, en fait, depuis toujours.

La pièce n’est jamais ouvertement politique, mais dans la semi-obscurité, on y devine certains motifs : les mots creux pour remplir le vide sans jamais rien exprimer, la place de la (seule) femme dévalorisée malgré son ambition certaine, les gros chèques signés à la volée,  etc… Les intentions de Dal Farra et Durieux semblent être alors de mettre les spectateurs dans la peau de ces peuples qui sont confrontés à une classe politique dont les enjeux, entre corruption et trafics divers, leurs sont bien obscurs. Une réalité qui, bien qu’ancrée au Brésil dans la pièce semble prendre, d’années en années, une dimension universelle des plus inquiétantes.  

Histoire de corps et de « décorps »

Mais, au delà de ces considérations narratives, le spectacle de Guillaume Durieux raconte surtout une histoire des corps de ses interprètes-personnages. La frontière entre les deux y est d’ailleurs particulièrement floue. Ainsi, bien que le quatrième mur ne soit jamais totalement brisé, il est, à plusieurs reprises, fissuré. Cela, jamais de manière aussi magistrale que, lorsque la première scène est rejouée subitement à la fin, brouillant les frontières entre récit et répétions purement théâtrales des comédiens cherchant à se mettre dans la peau de leurs personnages. A cette occasion, c’est d’ailleurs eux-mêmes, sans nulle tombée de rideau pour les préserver, qu’on voit faire et défaire le décor. D’autre part, les personnages, eux aussi, jouent souvent la comédie. On pense, entre autres, à ce moment merveilleux où mimant une petite vieille, le visage et l’expression de Flavia se transforme devant nos yeux, sans nul maquillage ni artifice de mise en scène, par la simple puissance brute de l’interprétation de Florence Janas. 

Dès la première scène, il est d’ailleurs rendu très clair, que les gestuelles, les mouvements des corps des personnages seront un enjeu central. On y trouve ainsi Paolo, stoïque sur une chaise, professer tout son mépris pour José et ses gesticulations alcoolisées ainsi que sur sa manière de s’asseoir « comme si la terre entière n’était qu’un prolongement de chez toi ». Par la suite, tout le reste de la pièce, les comédiens insufflent à chacun des personnages une gestuelle spécifique, particulièrement soulignée par le décor minimaliste composé de quelques meubles et d’arrières plans naturels dessinés. La nonchalance inexpressive de Paolo, presque toujours assis, les grands mouvements brusques de José, les gesticulations nerveuses de Jonas, la cadence lente et calculée de Flavia, le mélange d’un peu tout ça chez Celso. À partir de ces partitions propre à chacun, Guillaume Durieux nous propose alors un feux d’artifice de mouvements : danser sur des tubes brésiliens, tomber violemment au sol, débuter une bagarre, ramper sous une bâche en plastique, monter sur une table et s’y déshabiller, et ça continue à un rythme effréné, presqu’inhumain. Car, de fait, les protagonistes se comportent tous sur scène comme des marionnettes, plus ou moins désarticulées, ce qui ne peut que faire resurgir une des interrogations centrales de l’œuvre : les personnages sont ils coupables ou victimes d’une fatalité ? Sont-ils des monstres conscients ou aliénés par le gout du pouvoir ? A la fin de la pièce, nous ne sommes toujours pas fixés sur ces interrogations, mais ce qui est certain c’est que nous avons pris plaisir à les voir se mouvoir avec violence, souvent, en harmonie, parfois, envers et contre tout, toujours. En espérant, peut-être, les retrouver sur scène dans le prochain opus. 

 

Au Monfort, ce samedi 3 octobre à 20h. Réservez vos places ici. 

Abnégation  

Texte de : Alexandre Dal Farra

Mise en scène: Guillaume Durieux 

Avec : Eric Caruso, Alain Fromager, Thomas Gonzalez, Florence Janas et Stanislas Stanic. 

Visuels : ©Guillaume Durieux 

 

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