Marionnette
Se faire recomposer à coups de bec : les Philosophes barbares s’allient aux mésanges

Se faire recomposer à coups de bec : les Philosophes barbares s’allient aux mésanges

16 août 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Pour sa 34e édition, le festival Mima, qui s’est tenu à Mirepoix du 4 au 7 août, offrait une occasion aux Philosophes Barbares de présenter leur toute dernière création, La recomposition des mondes. Un spectacle libre et décoiffant, irrévérencieux autant que jouissif, qui, comme d’habitude avec le travail de cette compagnie, fait une part congrue mais juste à la marionnette, qui vient parfaire une proposition de théâtre de rue portée avec autant de conviction que d’énergie. Un théâtre engagé à la fantaisie roborative.

Convocation pour action revendicative en pleine nature

Le public est convoqué dans un endroit plein de charme : le lac du Mayrial, à quelques minutes à pied du centre de Mirepoix, petit havre de verdure et de fraîcheur au milieu d’un festival où on étouffe un peu en ville, mine de rien : l’Ariège en août, on ne s’attend pas à autre chose. Tout de même, on s’entasse à beaucoup, sur cette pelouse : comme une jauge a été mise en place pour assurer une bonne visibilité aux spectateurs.rices, la compagnie avait conseillé de venir tôt, et si les premiers arrivants pouvaient avoir la sensation d’échapper à la foule, cette dernière a bel et bien fini par débarquer et squatter le moindre brin d’herbe. Au bord du lac, une banderole blanche tendue entre deux arbres proclame : « NON HUMAINS AUSSI CITOYENS » en grandes lettres noires : on reconnaît à ce signe qu’on ne s’est certainement pas trompé d’adresse, la révolution va bien commencer ici.

C’est qu’il s’agit de se retrouver pour une manifestation, ou plutôt pour une action collective. En tous cas on est là pour participer, car les choses bougent, le changement est en marche, ici on enterre (bientôt) le monde d’hier. Le spectacle débute donc sur cette proposition déjà vue ailleurs mais qui n’a pas épuisé ses potentialités : placer d’emblée le public dans l’action, le raconter comme une assemblée politique réunie à dessein, en sollicitant ses pieds et ses mains autant que son imaginaire. Des militant.e.s de la cause du vivant débarquent finalement au milieu de la foule sans prévenir, font passer des tracts à la ronde, remercient les participant.e.s, et c’est le prétexte à donner du contexte : le soulèvement est en cours, partout en France des assemblées spontanées surgissent, on est dans une sorte d’utopie révolutionnaire, une politique-fiction du Grand Soir qui serait devenu une Grande Fin d’Après-Midi mi-festive mi-contestataire. On se lève, on suit l’un puis l’autre des militant.e.s, qui sont évidemment des personnages du spectacle, et on fait finalement du sur-place à regarder tantôt une scène à gauche et tantôt une scène à droite..

Déambulation politico-absurde dans un univers décalé

L’amorce n’a pas la prétention de planter un univers réaliste ou sérieux, et si on s’y était trompé on est rapidement ramené à la dimension absurde de la situation. Pas forcément au moment où une reporter radio arrive avec son équipe, bien que l’on ait droit à une ou deux répliques savoureuses mettant en scène un certain mépris de classe – on sent que les journalistes sont peu en odeur de sainteté dans la société française ces jours-ci, et la couverture maladroite des gilets jaunes par les grands médias n’a sûrement pas contribué à améliorer la situation. Mais le dérapage – assumé – commence nettement quand un personnage désigné comme le premier ministre fend la foule sur son vélo, sa cravate fièrement nouée autour de la tête comme un Rambo des temps modernes, en route pour cultiver son champ de navets bio. Il sera suivi de près par trois CRS – en partie des marionnettes, pour multiplier le nombre de présences – qui, au lieu de charger la foule, confieront leur mal-être au micro de la journaliste.

C’est le point de départ d’une déambulation autour du lac, habilement guidée par des comédiens et des techniciens dont on sent qu’ils sont à leur aise avec la gestion d’un spectacle en espace public. Les représentants de l’autorité ou du moins de la norme – premier ministre, gendarmes mobiles, journaliste – seront victimes d’agressions orchestrées par les mésanges, qui sont les véritables instigatrices de ce soulèvement des non-humains. Ce sera la seconde occasion de voir des marionnettes en action, et le choix a été fait de les faire beaucoup, beaucoup plus grandes que nature – question de visibilité sans doute, mais question symbolique également de rendre l’animal capable d’affronter les hommes d’égal à égal, puisque cette égalité constitue précisément le point de départ de la fiction proposée. En même temps, ces personnages de mésanges, assez bavards, s’avèrent moyennement sympathiques, et leur taille participe à les rendre monstrueuses : cela sort l’oiseau de son statut d’être mignon et fragile, pour lui donner, à rebours, une stature menaçante. Après tout, la révolution, même menée par des oiseaux, n’est pas un aimable tea-time chez la baronne. Peut-être aussi est-ce l’occasion de réaliser que l’anthropologisation des animaux les rend aussi violents et désagréables… que nous.

Renouer avec le vivant, réfléchir les communs, repenser la démocratie

Ce délire, qui est bien plus malin qu’il n’y paraît puisqu’il inverse les hiérarchies habituelles et bouscule la façon de se situer dans le monde, s’inspire très étroitement de l’œuvre d’Alessandro Pignocchi, dont la bande dessinée du même nom est un bijou d’humour absurde et de subversion douce. Les Philosophes Barbares en reprennent le côté farce décalée, mais ils ont aussi l’ambition d’en creuser la dimension politique sous-jacente. Non seulement en procédant à une secousse symbolique qui met les imaginaires en branle, mais en tentant de stimuler une amorce de démocratie auto-gérée, ici et maintenant.

Deux scènes sont particulièrement consacrées à la mise au travail de la prise de décision collective, où le public, disposé à 360° ou au contraire en bifrontal, sera appelé à participer, à voter, à faire des choix. Même dans ces moments, il n’est pas question de se départir de l’humour foutraque et surréaliste qui imprègne tout le reste du spectacle – et pour autant on sent que quelque chose de plus « sérieux » est proposé là, comme une invite à tester réellement notre pouvoir, en tant que groupe constitué par le hasard mais soudé par un destin commun. Même si le prétexte fourni est difficile à prendre parfaitement au sérieux, puisqu’il ne s’agit pas moins que de décider, à 150 ou 200 spectateurs.rices, de bouleverser les fondements mêmes de l’organisation politique contemporaine. On rit, on prend mollement parti parce que c’est ce qui est attendu – en même temps que la prise de position publique, sous le regard des autres spectateurs, engage tout de même un peu, et c’est déjà une petite expérience de la démocratie directe en soi.

Une expérience avec un arrière-goût amer

C’est toujours un peu désarmant de faire ce genre d’expérience, qu’on pourrait presque qualifier d’expérience de psychologie sociale. Du côté des intentions et du travail de la compagnie, on relève quelques grosses ficelles – le dispositif participatif n’est pas authentiquement ouvert, et les dés semblent jetés dès le début, le dénouement notamment de la première assemblée paraît joué d’avance. Mais cela ne manque pas du tout de produire son effet : on peut toujours compter sur les réflexes moutonniers de la foule, qui se laisse gentiment mener alors même qu’on lui répète à longueur de spectacle de s’émanciper. On constate même une volonté farouche de ne surtout pas être dans le camp perçu ou désigné comme “mauvais”, quand bien même il n’y aurait aucun enjeu autre que purement symbolique. Etonnant tout de même comme un public plutôt de gauche, et chauffé en continu pendant une heure, reste pourtant étonnamment discret au moment de participer à un moment de délibération collective : si même lui ne réagit pas, qui réagira ? Etonnant aussi comment un public convié à un spectacle sur le respect de l’Autre, spécifiquement de l’autre vivant non humain, s’emploie pendant plus d’une heure non seulement à courir et à se bousculer mutuellement pour à tout prix être au premier rang et ne pas manquer une miette du spectacle, mais qu’il le fait en outre en partie en se taillant un chemin dans les taillis en écrabouillant tous les végétaux sur son passage.

Il n’y a rien à reprocher au travail des Philosophes Barbares, qui déploient une énergie peu commune à haranguer la foule, à la canaliser aussi, à tenter de la secouer pour remettre en branle ses imaginaires au-delà de ce qu’il est mollement convenu de nos jours comme étant de l’ordre du concevable – ce tout petit petit territoire dans les limites duquel nous sommes sommés de nous mouvoir, injonction à laquelle nous déférons avec application. Le ton décalé et la forme de la farce énorme, qui sont des choix délibérés faits pour provoquer la secousse qu’on évoquait, entraînent nécessairement pour les interprètes la nécessité du surjeu, dans une énergie régulièrement poussée au maximum. Pour autant, les interprètes arrivent à donner de la nuance et à faire vivre les fragilités des personnages, en même temps que la mise en scène parvient à trouver ses moments de calme entre deux bouffées délirantes. On sent l’humanité des personnages, pas forcément si caricaturaux ou manichéens qu’il n’y paraît au premier abord, même si, au final, le plaidoyer du policier-pas-si-facho qui défend l’Etat-qui-garantit-le-service-public et demande qui est prêt à se passer d’hôpital public sonne un peu faiblard face au douces séductions de l’auto-organisation-pour-de-rire.

Le recomposition des mondes est une belle proposition, qui donne de la matière à penser (politique) et à rire – parce qu’il est important de rire des choses sérieuses, et encore plus des gens qui se prennent beaucoup trop au sérieux. Elle se donne pour tâche d’ouvrir à la possibilité d’autres récits, d’autres imaginaires, d’autres histoires : au final, il s’agit de réactiver une capacité à convoquer des utopies. On a envie de dire que, sur ce plan là, on tient un objet spectaculaire plutôt très réussi.

GENERIQUE

Auteur : Alessandro Pignocchi
Mise en scène : Juliette Nivard
Assistante mise en scène et régie : Lucie Vieille-Marchiset
Conseils dramaturgiques : Camille Khoury
Comédiens-marionnettistes : Glenn Cloarec, Marion Le Gourrierec, Léa Saunal et Vincent Bacuzzi
Conception et Construction marionnettes et décors : Jo Smith
Assistante construction : Isabelle Buttigieg
Costumes et décors: Paola-Céleste Heuer
Composition musicale : Stanislas Trabalon
Photos : Pierre Acobas

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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