Théâtre
« Ceux qui restent », passage de témoins au Théâtre Montfort

« Ceux qui restent », passage de témoins au Théâtre Montfort

20 mars 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Peut-on jouer l’archive ? L’intense question est posée par David Lescot, dans Ceux qui restent, ces jours- ci au Festival (des)illusions du Théâtre Monfort

[rating=5]

Paul Felenbock né en 1936 et Wlodka Blit-Robertson en 1931 ont été des enfants cachés, ils ont survécu au ghetto de Varsovie et ont échappé à la déportation et à l’extermination. Lui vit aujourd’hui à Paris, elle à Londres. Comment ont-ils réussi à survivre ?
Ils souhaitent aujourd’hui transmettre leur histoire mais une question se pose : comment faire parler les témoins sans qu’ils soient sur scène ? L’idée à la fois maline et risquée est de faire jouer le témoignage par des comédiens comme si ils étaient les témoins. Mais comment faire alors pour ne pas amener de la fausseté dans un récit documentaire ?
La solution est là : Antoine Mathieu et Marie Desgranges sont tour à tour et par un procédé scénique pertinent l’historien et le témoin, et on entre comme dans un feuilleton à épisodes dans le récit absolument palpitant de leurs épopées. « C’est ça que je veux, c’est des détails » dit l’historien. Et c’est là que l’histoire des rescapés se niche. Paul dit « La mort n’était pas le problème, le problème c’était de savoir qui était vivant ». Et pour survivre, il fallait de la chance et de bonnes opportunités. La famille est proche du Bund et des réseaux de résistance polonaise ce qui leur a permis de trouver la voie pour faire sortir les enfants du ghetto de Varsovie, entre les cachettes de fortune, un trajet dans les égouts, les familles d’accueil plus ou moins aimables, on entend ici une parole rare, celle de deux mômes, sur la vie dans le ghetto qui « au départ était une société ».

En 1999 Annette Wieviorka signe L’Ère du témoin. Après les travaux de Raoul Hilberg sur les connaissances techniques de la Shoah on entrait, avec la mort des rescapés, dans l’urgence de garder la parole intacte, sans la galvauder. Des travaux vidéos, ceux de Patrick Patrick Rotman et de Steven Spielberg ont consigné les témoignages. Ce que propose David Lescot est une autre façon de transmettre, proche de l’historien. Il a retranscrit la parole et la resitue ici in extenso, sans toucher ni à une respiration ni à un silence. On entend les doutes dans le récit « c’est probable », « je ne sais pas » propres à l’acte de raconter qui vient, à force de répétitions provoquer des automatismes dans le récit.

Devant nous se trouvent deux magnifiques comédiens qui endossent leurs rôles à la perfection. On voit en eux les personnes aujourd’hui âgées redevenir des bambins même pas dépassés par ce qui arrive « c’était normal, tout le monde vivait ça autour de nous » explique Wlodka.

Le grand danger de cette proposition est d’oublier que nous sommes au théâtre. Aussi proche de la réalité que soit la parole donnée, elle est jouée, interprétée et il ne faut pas l’oublier. La mise en scène est très forte, elle fait le choix d’un dépouillement. Le plateau quasi nu est juste ponctué de deux chaises décalées qui, comme dans une séance de psy, met celui qui dit dos à celui qui l’écoute. Les changements de rôles se font à l’aide d’un élément de costume, des lunettes pour lui, un châle pour elle qui s’ajoute ou s’enlève. Le risque était immense de trahir la parole et ce n’est pas le cas.

Témoigner est devenu un acte fort sur les plateaux, mais ici, pour la première fois dans ce genre de dispositif, ce ne sont pas les acteurs de l’événement qui parlent. On pense à Cour d’honneur de Jérôme Bel où des spectateurs racontaient leur cour d’honneur ou le controversé Radio Muezin de Stefan Kaegi. Le fait que ce soient des comédiens qui ici transmettent les « vrais » mots des enfants cachés est tout à fait opportun. Cela offre la distance nécessaire avec le spectacle et permet d’être saisis sans contrainte par le récit.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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