Théâtre
Hamlet au Monfort, un maniement délicat du vertige

Hamlet au Monfort, un maniement délicat du vertige

03 octobre 2021 | PAR Sabina Rotbart

Jusqu’au 9 octobre Luca Giacomoni présente au Monfort, dans le cadre du Festival d’Automne, un Hamlet puissant qui mêle comédiens professionnels et amateurs ayant fait l’expérience de l’effondrement psychique. Une pièce qui joue pour nous comme un miroir.

Parce qu’ils ont approché ces moments où réalité et illusion se brouillent, où l’on voisine avec l’effondrement, où l’on passe de l’autre côté du miroir, Luca Giacomini a voulu travailler avec eux. Il a amorcé un long parcours, conduisant un atelier théâtre en psychiatrie, au GHU de Paris, et demandé ensuite à certains de ces amateurs de participer au spectacle présenté au Monfort. Travailler avec des amateurs, ce n’est pas la première fois qu’il le fait, il en est même coutumier jugeant que leur fragilité même constitue une force, donne une épaisseur imprévue au jeu, amène de l’inédit. Ainsi a-t-il travaillé déjà au Centre pénitentiaire de Meaux en 2016 pour monter l’Iliade, à la Maison des femmes de Saint Denis pour construire Métamorphoses en 2020 avant que de mener maintenant ce très long travail en immersion dans le secteur hospitalier pour déboucher sur la création actuelle.

Le spectre était un mort-vivant

Hamlet offre le contexte idéal pour une confrontation avec la problématique de la vérité et du semblant comme avec le fait que nous sommes étrangers à nous même, car envahis par les traces des générations passées comme Hamlet est envahi par ce père pas vraiment mort. Etre un spectre qui ne veut pas mourir, certains des plus fins commentateurs de Shakespeare l’ont montré, c’est la rançon de ceux qui ont envahi et rendu impuissante leur progéniture parce que vifs, ils étaient plutôt des morts-vivants débordants de négatif. Hamlet est pris aux rets du destin dans lequel l’enserre son père avec cette supposée demande (un fantasme bien sûr) de le venger. Et cela, c’est une problématique qui n’est étrangère à aucun d’entre nous. Mais certains en sont plus captifs que d’autres.

Le propos de la pièce mais aussi le travail collectif très perceptible forment une commune mesure entre les comédiens. Pris comme dans une ronde puissante. Tension et rythme témoignent du lien construit au fil des répétitions entre amateurs et acteurs professionnels (Valérie Dréville, Olivier Constant, Tarik Kariouh, des débutants du Jeune Théâtre National). On sait que jusqu’à la première représentation, Giacomoni est resté sur scène pour rassurer ceux qui n’ont pas un usage courant du jeu au plateau, pallier un trou de mémoire, accompagner un mouvement. Mais les choses sont désormais en place et la présence des amateurs donne une polysémie étonnante aux personnages.

Des rois magnifiques

On a aimé ces rois magnifiques, celui qui règne ou l’autre, ce spectre dont on suppose qu’il l’était sans doute déjà du temps de son vivant. Le monarque régnant semble vouloir jouir en paix de la belle Gertrude. La question d’Hamlet le laisse indifférent. Quant au spectre sa présence fascine, c’est celle d’un fantasme.

L’ensemble des comédiens est présent au plateau constamment dans une scénographie qui rappelle beaucoup l’enfer, celui de Jérôme Bosch, d’autant qu’une multitude d’objets (peut-être un peu anecdotiques) envahit la scène. On ne se lasse pas car la pièce est scandée par les joyeuses cabrioles orgiaques des plus jeunes comédiens, pendant que Nathalie Morazin, la pianiste-chanteuse intervient ex abrupto pour relancer le propos.

La mise en abîme de la scène des comédiens (le subterfuge imaginé on s’en souvient par Hamlet pour révéler le meurtre) est une belle idée dramaturgique, l’économie de moyens resserrant l’intensité du moment. Bref, c’est un Hamlet très émouvant et doté d’une belle lisibilité malgré sa complexité.

Visuel © Cha Gonzalez

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Sabina Rotbart
journaliste en tourisme culturel, gastronomie et oenotourisme. [email protected]

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