Marionnette
« Buffles » : empoigner le théâtre par les cornes

« Buffles » : empoigner le théâtre par les cornes

21 janvier 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

La compagnie Arnica (mise en scène : Emilie Flacher) est accueillie au Mouffetard -Théâtre des arts de la marionnette à Paris du 12 au 23 janvier, avec le spectacle Buffles. Une fable du catalan Pau Miro portée à la scène avec du jeu d’acteur, mais surtout des marionnettes et des masques. Riche et captivant.


Quand humanité rime avec animalité

Buffles, c’est un récit choral autour de la famille, des secrets qui la rongent, des compromissions. C’est une fable autour du sacrifice, du deuil, et des non-dits. C’est une parabole qui est sous-tendue par une atmosphère de crise économique et de gentrification des centres urbains. C’est aussi, beaucoup, une histoire qui met en jeu la question de l’Autre, et du Dehors, et de l’Inconnu, et des fantasmes qui s’installent pour combler la méconnaissance de ceux qu’on craint, de loin, sans vraiment rien en savoir.

Buffles, au premier degré, c’est une famille : le père, la mère, les six enfants. Des cornes puissantes, des museaux luisants, un souffle de forge, des sabots qui font le bruit du tonnerre quand ils s’abattent sur le sol. Car cette famille est faite, comme l’indique le nom de la pièce, de buffles. Qui fréquentent d’autres buffles. Qui craignent les lions, figure du danger. Qui commercent avec des girafes.

L’écriture de Pau Miro, très habile, fait donc le détour par cette fable animaliste pour aborder tous les thèmes qu’il a distillés dans son œuvre. Des animaux aux mœurs et aux préoccupations très humaines qui relativisent le drame – on parle tout de même du meurtre d’un enfant – en même temps que leur utilisation renvoie les spectateurs à leur part d’animalité : sommes-nous moins animaux, moins instinctuels, dans notre fonctionnement familial, dans la gestion de nos sentiments, dans nos instincts, que ces buffles qui aux monologues torturés ?

Scéno léchée pour drame en huis clos

Une scénographie modulaire permet de représenter sur scène, de façon plutôt réaliste, la laverie dans laquelle vit et travaille la famille. Un espace creusé en plusieurs plans : l’appartement derrière le commerce, et au fond de l’appartement, l’atelier du père, lieu mystérieux et interdit où se trouvent les indices qui permettront les premiers de jeter un peu de lumière sur le secret qui mine la famille.

Quand la pièce s’ouvre, le drame s’est déjà joué. Max, l’enfant préféré de tous, on en parle déjà au passé : sa disparition dans des circonstances étranges est le traumatisme qui fracasse le couple parental et ronge la fratrie. Restent trois frères et deux sœurs, qui cherchent une façon de faire leur deuil et de vivre malgré tout, qui racontent leurs souvenirs et leur quête de réponses, qui adressent tout cela au public, les yeux dans les yeux. Ils sont les véritables protagonistes de la pièce, les deux parents étant des figures vite absentes, enfermées dans des stratégies de fuite, à peine représentées.

A part une sortie des enfants adolescents jusqu’au point d’eau, toute l’action-narration se déroule dans l’espace réduit de cette laverie où les murs sont verts – joli papier peint jungle, très kitsch, carrelage vert – et les recoins mangés de ténèbres. Ce huis-clos étouffant, où les buffles sont à l’étroit et font huit fois la taille des machines à laver, où les tiroirs renferment les squelettes familiaux, où la mort est inscrite partout en pointillés, est très bien servi par la scénographie gigogne – une pièce en cache une autre – et l’éclairage qui joue sur les contrastes – flaques de lumière et couloirs d’obscurité.

Des marionnettes et des comédiens

Pour interpréter sa famille de buffles, Emilie Flacher a réuni une belle équipe d’interprètes polyvalents. La pièce est très riche en texte – on sait que la metteuse en scène aime cela – et il est donc indispensable qu’il soit porté avec justesse et précision. De ce point de vue, les comédiennes et les comédiens s’en sortent bien, très bien même : leur jeu entraînant et énergique permet de faire passer le texte malgré sa densité, ils jouent de façon convaincante aussi bien les blagues potaches et l’humour, que la colère et les larmes.

Les interprètes s’acquittent également joliment de la manipulation qui leur échoit : si Pau Miro a monté sa pièce en Espagne avec des acteurs uniquement, Emilie Flacher utilise la marionnette et le masque pour représenter très littéralement l’apparence animale des protagonistes. Les deux parents sont des marionnettes de buffles de taille assez imposante – mais loin de l’échelle réelle – complètes des cornes à la queue. Les enfants, au fur et à mesure de leur croissance, ou de leur maturation, sont figurés par des marionnettes qui débutent la pièce sous forme d’un avant-train qui se complète ensuite. L’âge adulte est figuré par un jeu masqué, qui amplifie la résonance homme-animal : telles des figures de dieux égyptiens, d’immenses et magnifiques têtes de buffles surmontent des corps humains qui sont très explicitement revendiqués comme étant ceux des personnages.

La convention marionnettique est employée d’une façon… peu conventionnelle. Les personnages sont donc incarnés successivement par plusieurs marionnettes différentes, mais, tout aussi bien, les comédiens portent directement une partie du jeu, dans des opérations de glissement qui ne sont pas difficiles à suivre, mais ne paraissent pas obéir à une logique discernable. On en vient, dans certaines scènes, à un dédoublement très étrange, où les manipulateurs ne sont pas du tout effacés, mais les marionnettes sont en même temps en jeu… Ce qu’on voit alors, ce sont des humains qui jouent à recréer une histoire avec des marionnettes qui sont le prolongement de leurs bras… Cela sème un certain trouble et perturbe la convention, sans que l’on sache vraiment dire en quoi cela sert le propos.

Quoi qu’il en soit, il est indiscutable qu’on a dans Buffles les ingrédients d’un très bon spectacle de théâtre : plaisant à l’œil et à l’oreille, avec un très beau texte et une mise en scène maîtrisée, des interprètes justes et généreux. La programmation du Mouffetard est décidément difficile à prendre en faute !

GENERIQUE

TEXTE DE PAU MIRÓ

MISE EN SCÈNE : ÉMILIE FLACHER

AVEC : GUILLAUME CLAUSSE, CLAIRE-MARIE DAVEAU, AGNES OUDOT, JEAN-BAPTISTE SAUNIER ET PIERRE TALLARON

DRAMATURGIE : JULIE SERMON

COLLABORATEUR ARTISTIQUE : THIERRY BORDEREAU

SCÉNOGRAPHIE : STÉPHANIE MATHIEU

CRÉATION SONORE : ÉMILIE MOUSSET

CRÉATION LUMIERES : JULIE LOLA LANTERI

CONSTRUCTION : FLORIE BEL, EMMELINE BEAUSSIER, PIERRE JOSSERAND ET ÉMILIE FLACHER COSTUMES : FLORIE BEL

RÉGIE GÉNÉRALE : PIERRE JOSSERAND

PASSEUR DE SAVOIRS : PASCAL AINARD

photo : (c) Michel Cavalca

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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